La mère, une création littéraire ?

Le 04 juin en librairie

Avec Feurat Alani, Jakuta Alikavazovic, Catherine Cusset, Louise Chennevière, Pierre Ducrozet, Mathias Enard, Sarah Jollien-Fardel, Philippe Lançon, Hervé Le Tellier, Mohamed Mbougar Sarr, Susie Morgenstern, Blandine Rinkel, Lydie Salvayre, Neige Sinno...

n°665
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Prune Nourry

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Le 6 juin au festival littéraire "A l’ombre de Chateaubriand" à Châtenay-Malabry

Le 13 juin au festival "Le murmure du monde" à Val d'Azun

Les 5, 17 et 18 juillet au festival d'Avignon

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ÉDITORIAL 

Lisez le monde avec ceux qui l'écrivent !

Olivia Gesbert


À l’origine du monde et de la littérature était la mère, à en croire l’écrivain Frédéric Boyer et son exégèse des textes sacrés. Le directeur de La Bible des écrivains est remonté à la toute première mère « puissante et merveilleuse », et non sacrificielle contrairement à beaucoup d’idées reçues. Si tout commence avec elle, il se peut que ce soit aussi grâce à elle que la fin de l’humanité ne soit pas pour demain. Pour empêcher l’intelligence artificielle de nous détruire, car c’est un scénario possible, que la machine se retourne contre ses créateurs, des pionniers de l’IA envisagent de lui insuffler une dose d’« instinct maternel », explique Hervé Le Tellier, l’écrivain qui a rivalisé avec ChatGPT dans un concours de création littéraire. Protectrice, bienveillante, ou en tout cas programmée pour l’être, l’IA deviendrait alors la nouvelle mère de l’humanité, voire la Dernière, plus puissante encore que la Première.

Au cœur de la dyade mère et enfant, justement, l’amour maternel, pensé comme inconditionnel, inaltérable, jusqu’au moment où des
intellectuelles, à l’instar de la philosophe Élisabeth Badinter, ont réexaminé l’affaire et qualifié de « mythe » cet amour donné pour inné. Alors que les Éditions Gallimard publient un ensemble d’écrits et de paroles féministes de Simone de Beauvoir, à l’occasion du quarantième anniversaire de sa mort et de l’entrée de son œuvre-phare, Le Deuxieme Sexe, dans la Pléiade, les romancières Virginie Bloch-Lainé et Carole Fives interrogent la maternité à l’aune des évolutions de la condition féminine, tandis que, dans un geste libérateur, Sofia Aouine et Louise Chennevière s’affranchissent des préjugés pour redéfinir l’idée même de mère.

De sentiment maternel et de « mère suffisamment bonne » (D. Winnicott), il sera question tout au long de ce dossier consacré à la mère et à la manière dont les autrices et auteurs l’ont façonnée hier et la réinventent aujourd’hui, parfois très loin des représentations dominantes. Bonne ou mauvaise, adulée ou détestée, la mère est en effet depuis toujours un sujet central de la littérature et des arts, comme l’atteste l’œuvre géniale et monumentale de l’artiste-plasticienne contemporaine Prune Nourry, et comme nous le rappelle l’exposition « Bonnes mères » du Mucem à Marseille à travers le regard de sa co-commissaire Caroline Chenu. Souvent inspirés par leur propre mère, les écrivains du siècle dernier n’ont cessé de la sublimer dans leurs romans, on pense à Mina / Nina, l’héroïne de La promesse de l’aube de Romain Gary, ou au contraire de l’enlaidir au point d’en faire « un monstre de papier », comme le révèle l’enquête littéraire d’Émilie Lanez au sujet de Paule / Folcoche dans Vipere au poing d’Hervé Bazin.

Dans ce numéro d’été, il nous a particulièrement intéressé de sortir les mères du regard de leurs fils-écrivains. Susie Morgenstern, Catherine Cusset, Kaouther Adimi, ou encore Chloé Delaume et Lydie Salvayre (deux des autrices de Nullipares et alors ?, un ouvrage collectif qui dédramatise le non-désir d’enfant chez la femme, autre angle mort de la littérature), deux générations de romancières écrivent les mères qu’elles ont eues, celles qui les entourent ou celles qu’elles sont devenues. Leur regard parfois tendre, parfois critique, révèle toutes les nuances et les ambivalences de cette figure. Julien Delmaire dédie, lui, à la « Bonne-mère » un poème sous forme d’absolu.

Et vous, quels sont les grands livres sur la mère, ou « de ma mère » façon Albert Cohen, qui vous ont marqués ? Lors de nos discussions préparatoires, j’ai posé la question aux trois écrivains de notre comité de rédaction : Hervé Le Tellier, Jakuta Alikavazovic et Mohamed Mbougar Sarr. Le premier a tout de suite pensé à la relation mère-fils, fusionnelle, abusive, du roman Genitrix de François Mauriac (Grasset, 1923). L’avait-il déjà en tête quand il accoucha en 2017 de Toutes les familles heureuses (JC Lattès), son propre roman familial ? « Je n’ai pas été un enfant malheureux, ni privé, ni battu, ni abusé. Mais très jeune, j’ai compris que quelque chose n’allait pas, très tôt j’ai voulu partir, et d’ailleurs très tôt je suis parti. Mon père, mon beau-père sont morts, ma mère est folle. Ils ne liront pas ce livre, et je me sens le droit de l’écrire enfin », confessa-t-il alors. À la rentrée dernière, dans Au grand jamais (Gallimard, 2025), Jakuta Alikavazovic racontait l’effacement d’une mère sous le poids de l’exil et son hyper-présence dans les plus petits détails de la vie de sa fille. C’est pourtant un roman radicalement autre, retraduit par ses soins en 2023 chez Christian Bourgois, qui s’est imposé comme « son » livre de la mère : Beloved de l’Américaine Toni Morrison, Prix Pulitzer pour ce livre en 1988 et Prix Nobel de littérature en 1993, « parce que c’est un roman qui fait voler en éclats les catégories de bonne et mauvaise mère ». Et d’ajouter : « La mère qui a recours à l’infanticide pour éviter de rendre son enfant à un système monstrueux – l’esclavage –, autrement dit la mère qui tue l’enfant pour le sauver, c’est le cas de figure qui fait exploser un cadre qu’à tort on imaginait stable. Car on n’est jamais mère (bonne ou mauvaise) en dehors du monde (bon ou mauvais) dans lequel on vit. » Et c’est aussi Beloved qui a été cité spontanément par Mohamed Mbougar Sarr, « parce que le geste de Sethe, la mère, est précis, à égale distance de l’amour maternel absolu et du tabou maternel intolérable. Et qu’il oblige à l’accompagner jusqu’au fond, par la morale et par autre chose ». Serait-ce enfin cette même lecture qui a inspiré à la romancière suisse Sarah Jollien-Fardel sa nouvelle éco-anxieuse, Le bain ? Ou le besoin des écrivain.e.s, ces créateurs de mères et d’univers, de repousser toujours plus loin les limites de la fiction contre celles de l’époque ?

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Chaque mois, une conversation passionnée avec des écrivains qui explorent les résonances entre passé et présent, fiction et réalité, littérature et société.

En vidéo et en audio, en partenariat avec la librairie Mollat.
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Par Olivia Gesbert

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