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La Nouvelle Revue Française

Juillet 2016

La Nouvelle Revue Française, n° 619

Présence du fauve

Éditorial

 

Il paraît qu’un jour, Francis Bacon brûla cent tableaux de sa facture. La réédition des entretiens du peintre avec Michel Archimbaud[1], à l’occasion de ses cinquante ans de vie éditoriale, nous remet en présence de ce fauve. Bacon se moquait de savoir s’il était d’équerre avec les fausses hiérarchies du marché de l’art aussi bien que celles de la bibliothèque. Cet homme très cultivé n’avait pas d’oreille pour les perroquets. À Michel Archimbaud, il parle d’« instinct ». On est très loin du salon où l’on cause haut de ce que l’on ignore tout bas. Soudain, nous voyons un tigre fouiller les ronces, chercher la faille où s’engouffrer. Les ronces, c’est la toile ; la faille, c’est l’événement qui fait soudain exister le tableau. Le tigre, c’est le peintre. D’ailleurs, Bacon ne parle pas de faille mais d’« accident ». Quelque chose d’imprévu, qui était marginal, se révèle tout à coup central. Parfois, l’artiste s’obstine, il veut reprendre la main, aller dans la direction prévue alors même que le tableau, dans son silence énigmatique, veut aller ailleurs, dans la direction opposée. Car le tableau est têtu comme une mule, et malheur à celui qui veut jouer au plus fin avec lui. À ce jeu, on ne sait d’ailleurs plus très bien qui est la mule, qui est le tigre. Ce qu’il faut surtout, c’est écouter ce que signifie l’« accident » : sinon, il y a un semblant de tableau, une illusion de savoir-faire, une imposture de brio. Pas de pitié, chez Bacon, pour les petits malins, les pseudo virtuoses qui cherchent à éviter le moment capital de l’accident, du saut dans le noir complet sans lequel il n’y a pas d’acte créateur. Bacon n’aime pas les solutions de facilité, il aime l’accident, la confrontation, le néant joyeux. Sinon, à quoi bon peindre des tableaux ?

(...)
 

La peinture est un sport solitaire. Le sport est-il un art ? Marquer un but, un acte créateur ? Ceux qui ont vu jouer le footballeur Johan Cruyff qui vient de mourir répondent oui et ce n’est pas Michel Platini, dont Gregory Schneider nous donne ici un singulier portrait, qui nous dira le contraire. Comme Sainte-Beuve voyait en Daguesseau un « Pline de l’antiquité finissante », ne craignons pas de voir en Platini un Tiepolo du ballon rond. Manière, par les voies de l’analogie en état d’ivresse, d’apprivoiser l’animal. Le monde du sport ressemble à ce theatrum mundi où paraissent et disparaissent les héros. Une comédie humaine où le génie du geste se trouve sans cesse mêlé de compromissions si douteuses qu’elles font douter du génie sportif lui-même. Autant de raisons supplémentaires pour la littérature d’y mettre le nez. Comme en politique, quand l’odeur du pouvoir est si forte qu’on est obligé d’ouvrir les fenêtres. Marc Dugain les ouvre pour nous. Voici la saga Kenned, une saga de fauves de première catégorie. Dugain s’en explique ici comme d’une hantise dont il ne peut se défaire. Hantise à la fois personnelle et familiale, liée aux lointaines origines irlandaises des O’Dugan. La ménagerie du pouvoir recrute dans les ténèbres, comme La malédiction d’Edgar nous l’avait bien montré. C’était John, alors, le motif central. Aujourd’hui c’est Bob, le jeune frère, dont on revoit le corps ensanglanté, le jour de son assassinat, au milieu d’un désordre de départs en vacances. Encore une histoire de fauves lâchés en pleine nature. Elle eût pu être aussi bien celle de T. E. Lawrence, racontée par Anthony Sattin dans un livre qui vient de paraître en Angleterre et dont Lucien d’Azay voudrait qu’il soit vite traduit en français. « Lawrence d’Arabie » n’a pas été assassiné. Après avoir failli devenir le grand caïd de la cause arabe, il s’est contenté de mourir dans un accident de motocyclette sur une petite route d’Angleterre. Mettons simplement qu’il y a ceux qui meurent et ceux qui ne meurent pas. Tout de même, les Kennedy auront été plutôt du côté de ceux qui meurent. Cette histoire nous hanterait-elle à ce point si ne s’y trouvaient mêlés à la fois l’ingénuité d’une promesse radieuse bien typique des sixties et son contraire de crime impénétrable, bien typique de tous les temps ?

 

À la fin du Temps retrouvé, Proust insiste sur le fait qu’un écrivain ne doit pas chercher à court-circuiter les difficultés du parcours. Au contraire, à lui d’épouser les sinuosités, les plis, les anfractuosités du réel. Malheur à l’écrivain qui croit atteindre plus rapidement son but au moyen de quelque subterfuge. Le subterfuge est le royaume des petits malins ; à l’écrivain véritable l’inépuisable expérience du monde et l’entreprise éperdue de son infini récit. David Bosc nous en donne ici quelques nouvelles supplémentaires, et c’est encore la peinture (ici celle de Pascal Vinardel) qui est l’espace privilégié, comme s’il s’agissait d’une terra incognita non encore annotée. Des nouvelles, donc en provenance du territoire inconnu, celui-là même qui faisait du peintre Bacon un rôdeur de minuit et qui se manifeste ici dans l’accomplissement du geste littéraire par excellence. Un art de connaître autrui. La nouvelle inédite de Frédéric Beigbeder nous en donne une version drôle quoique inquiétante, tandis que Renaud Pasquier nous donne envie d’emporter les romans antiques grecs et latins comme lectures d’été…

[1] Francis Bacon, Entretiens avec Michel Archimbaud, Folio essais n°289.

 



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