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LE DERNIER NUMERO DE LA REVUE

La Nouvelle Revue Française

Mars 2018

La Nouvelle Revue Française, n° 629

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas, puisque quelqu’un l’a fait. Cinquante ans de travail, mille pages de Vélimir Khlebnikov traduites du russe par Yvan Mignot aux Éditions Verdier, mais du russe comme Saint-Simon est du français. Les comparaisons explosent, car il faudrait imaginer aussi bien Rabelais mélangé avec l’écriture automatique des premiers surréalistes et encore bien d’autres bombes, ce qui n’est pas humainement envisageable. Khlebnikov, tel qu’en lui-même, présenté superbement par Stéphanie Cochet, est assis au cœur de cette nouvelle NRF de printemps comme un derviche kalmouke, les poèmes lui tombant en lambeaux de poches plus grandes que son manteau d’ours.

Emil Cioran, si jamais il eut l’occasion de le lire, ce qui est très possible, car beaucoup ont tenté leur chance de le traduire, a dû goûter à cette prose poétique totalement irrécupérable, à des années lumières de son clavecin décharné. On lira ici même un choix de six lettres adressées par lui à son ami d’étude Petre Tutea, entre 1935 et 1939, époque de son départ de Roumanie pour Paris. Ces six lettres proviennent d’un ensemble de documents retrouvés dans les archives de la Securitate, l’ancienne police politique du régime communiste. On y retrouve le Cioran qu’on aime, l’écrivain qui a fait le voyage spirituel vers Paris, cette « France » des moralistes et d’un Voltaire acéré qu’il aime tant et dont il a fait son miel, comme si l’auteur du Précis de décomposition avait trouvé dans ce qu’il appelle « la grammaire » un viatique de désenvoûtement. 

Eryck de Rubercy nous présente ici sobrement la publication de La vérité sur les Cahiers noirs, par Friedrich-Wilhelm von Hermann et Francesco Alfieri, qui expose la vulnérabilité de Heidegger face à la question juive. Problème réel qu’il n’est pas question d’évacuer par la porte de service. Rien de plus passionnant au contraire (comme c’est aussi le cas avec les fameux pamphlets de Céline) de saisir l’inextricable écheveau où le grand penseur du nihilisme propre au xxe siècle se trouve lui-même pris dans la nasse. Il y a là un dossier que les seuls fameux Cahiers noirs ne contiennent pas tout à fait tant il est vrai que c’est l’œuvre entière qu’il faut considérer.  Mais ce n’est pas à un éditorial qu’il revient d’en trancher. Souhaitons surtout que les lecteurs de Heidegger aient le désir de poursuivre la route ainsi que cet ouvrage y invite avec sagesse.

Ces combats titanesques semblent nous éloigner des romanticules de la dernière rentrée littéraire. Certains le pensent, persuadés que nous sommes entrés dans l’ère de l’Abêtissement télévisuel apocalyptique, tel Frédéric Beigbeder, sur le mode mondain-champêtre que nous lui connaissons et qu’on retrouve au sommaire, une fois de plus dans l’habit du faux moraliste, trop peu dupe de son affaire pour s’attarder en route. Ariane Monnier dans le numéro précédent avec son étonnante Cravate, Grégoire Bouillier ici dans un panégyrique bossuétien du rugby, Alban Lefranc à la recherche de l’« ami d’enfance » dans les couloirs de la Cité Internationale, Pauline Perrignon poursuivant le voyage de la séparation après la mort de son père, Stéphane Zagdanski comme un balzacien de Manhattan, offrent une diversité de formes et d’expériences qui ne supportent pas l’enrôlement sous une quelconque bannière. À quoi bon vouloir les faire tenir, eux et les autres, coûte que coûte dans une thématique de tendance ?

Le concours des circonstances, après avoir mené les funérailles de Johnny et Jean d’Ormesson dans le rôle du dernier oncle lettré a vu la disparition soudaine et brutale de deux très grands éditeurs, Bernard de Fallois et Paul Otchakovsky-Laurens. Leur disparition fait voir cette étonnante diversité de la littérature française actuelle dans une lumière égale, étrange par l’espèce d’équilibre qu’elle réalise, son pouvoir discret d’enchantement à l’écart des grandes avenues aussi bien que des sentiers de broussaille un peu trop estampillés tels.

Bienvenues à cet égard, les réponses du compositeur de musique contemporaine Sebastian Rivas aux questions d’Anne Montaron qu’on lira ici en écho aux bonnes feuilles que Paule du Bouchet consacre à son père, le poète André du Bouchet . On se trouve ici en effet au point d’intersection musical où le poème croise le roman tout comme Valéry trouvait à Degas la matière chantante d’un trait complètement délivré de toute intention. L’exposition au musée d’Orsay commentée par Victor Claass nous en fait entendre la merveilleuse variation. D’ailleurs, cette question de la musique et du texte, du récit et de la tonalité, du geste et du passage, du corps solide dans l’espace léger, devrait faire l’objet de futures explorations dans la NRF, et pas seulement avec les musiciens. Le Valéry admirateur de Degas ne s’y était pas trompé, redoublant en un sens le fameux « œil écoute » de Claudel. Il arrive aussi que l’oreille écrive. L’ « outrâme » a une adresse inconnue à cette adresse.

Sans manquer les notes de lecture, par lesquelles on peut aussi commencer, bien entendu.



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Le blog de Michel Crépu

Dignité de la tomate

La pensée humaine est en constante évolution. Il n’y a pas un jour à Notre-Dame-des-Landes qui ne témoigne de ce prodige. Tel jardinier annonce que ses tomates sont du XXIIIe siècle, tel autre assure que son cheptel de moutons va révolutionner l’espèce par la création d’un nouveau lainage, tel autre encore jure que l’on va sortir du cercle infernal des bas intérêts de la société des hommes. On voit bien ici que Rousseau demeure le patron incontesté de cette utopie, comme il l’était naguère, sur le plateau du Larzac. Et pourquoi non ?

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