Woodstock et après

Woodstock et après
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 29/08/2019

La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate. Manson qui écoutait les Beatles dans sa ferme infernale, Simon Liberati a écrit là-dessus un beau livre, l’un des rares. Du « flower power » à la folie meurtrière, l’itinéraire d’une histoire dont il n’est pas certain qu’elle soit vraiment écrite dans tous ses aspects. Dans Le Figaro du 24 au 25 août, M. Bock-Coté analyse avec un grand sérieux les lignes de fond de cet événement. Il y voit la genèse d’un déconstructivisme mortifère, un nihilisme qui s’est épanoui l’hiver dernier au son des gilets jaunes. Un désir d’anéantissement qui couvait, il y a cinquante ans, sur la prairie « pop » de Woodstock. Il y a un film de Michael Wadleigh (dont Martin Scorsese était l’assistant) qui raconte ce fameux événement. On ne le revoit pas sans émotion en pensant à cette époque où le son de la voix de Janis Joplin montait dans l’air comme une plainte bouleversante. Une féerie poétique dans la ligne de Walt Whitman ou un carnage ? M. Bock-Côté, qui n’était pas encore né, penche pour sinon le carnage, du moins le « lourd héritage ». On le comprend, on pourrait presque l’approuver même, et cependant on ne le suit pas dans son développement. L’Amérique de ce temps-là allait au Vietnam lutter contre un adversaire dont elle ignorait tout. Soljénitsyne n’était pas à Woodstock mais Joan Baez, admirable chanteuse, toute à sa lutte contre la guerre, mais n’en voyant qu’une partie. Rares sont ceux qui ont écouté Woodstock avec Denissovitch dans l’oreille. Il y en a, nous en connaissons pas loin d’ici, mais ils sont rares. L’Amérique se trouvait comme la prisonnière d’un cauchemar et il n’y avait personne pour l’aider, tout le monde pour lui jeter l’opprobre. Comme encore aujourd’hui. On devine cela sur les visages adolescents des auditeurs de Santana et son merveilleux batteur. C’est vrai qu’ils sont « gentils » comme on l’était alors, à la manière bouddhique qu’aimait Ravi Shankar. Ils sont gentils et complètement perdus. Et cela est beau, en vérité, comme est beau le « set » d’Hendrix, jouant quasi seul l’hymne américain dans un océan de papiers gras, alors que tout le monde est déjà rentré à la maison. Les beaux esprits à la manière de M. Côté voudraient que les fumeurs de marijuana aient eu Tocqueville dans la poche gauche de leur pantalon bariolé de GI’s. Les choses ne se passent jamais ainsi, où l’on a tort et raison au même moment. Il y a toujours un décalage et c’est dans ce décalage que se glissent les malentendus. Ce qui s’est passé à Woodstock fut d’abord un fabuleux événement musical. Il suffit de revoir les images du groupe Jefferson Airplane et l’extraordinaire « Sly and the family stone », véritable allégorie vivante de l’Amérique du gospel et du rock simultanés. Ou encore l’incroyable « Goin’ home » d’Alvin Lee, du groupe Ten Years after, si sérieux au micro, de quel étrange sérieux ? Cela devrait compter dans les critiques rétrospectives, mais les petits tocquevilliens de Sciences-Po n’en savent rien. On leur prêtera les disques, si nécessaire.

  Dylan, Nobel de littérature, n’était pas à Woodstock. Il ne supportait pas les hippies nuls qui frappaient à sa porte. Il avait eu la mauvaise idée d’acheter une maison à deux pas de là. Et voilà qu’il se trouvait hissé sur un pavois dont il ne voulait à aucun prix. Encore une histoire de décalage. Dylan donne encore des concerts, (comme les Stones, qui n’étaient pas non plus à Woodstock). Il est incroyable que l’on prétende écrire sur l’Amérique sans mettre la musique au cœur du problème. La Bible, le blues, et le rock and roll. La Bible valant pour toute la poésie américaine. Ce n’est pas seulement à Harvard dont M. Epstein portait le tee-shirt sans y avoir jamais étudié, que l’on peut progresser dans la connaissance de ces événements si intimement américains. Le pays le plus puissant, assis en tailleur sur le rivage de San Francisco, cherche à savoir pourquoi le soleil est si beau. C’est une préoccupation noble. C’est cela, oui : Woodstock, tous joints et guitares additionnés, a été un moment de dignité juvénile, de noblesse adolescente. Pour cela, il lui sera beaucoup remercié.

Michel Crépu

 
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