Vitesse d'Annie Ernaux

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 31/03/2016

Le désir, ou ce que Annie Ernaux appelle plus radicalement « le gouffre du sexe pur ». C’est plus clair, énoncé de la sorte, il n’y a pas de chi chi à l’entrée. Toute l’affaire est une question de voix. Et là encore, il faut être clair, quand on parle de « voix ». Combien peut-elle prendre sur ses épaules, la voix ? Combien de vérité dicible ? Mémoire de fille est là pour répondre à la question. On peut dire que ce livre a été précisément écrit pour savoir jusqu’où une voix peut aller dans le récit du sexe. Or il n’y a pas de sexe ; il y a seulement des garçons et des filles. La jeune Annie l’était, jeune fille, monitrice dans l’Orne, première sortie hors du giron familial. Soudain, ce sont les corps masculins, la sauvagerie ricanante, la fascination, l’envie d’y retourner. Son amour pour H ouvre immédiatement la porte au monde du désir où tout s’inverse sans cesse, où l’on éprouve en même temps l’humiliation, l’abandon, et l’indifférence à l’égard de ceux-ci. La moquerie d’autrui, si ouvertement cruelle, le rire dans le dos avant même qu’on s’aperçoive qu’on est l’objet d’une risée. Tout cela est dit, dans le livre, sans qu’on cesse jamais de rester sur les lieux mêmes de l’expérience, quoiqu’il en soit du temps qui a passé. Pas de regard rétrospectif, sinon toujours au miroir de ce qui fut vécu là, comme un voyage au bout de la solitude. L’autre aimé s’en fiche d’être aimé, c’est aussi bête que çà.

Annie Ernaux a voulu écrire cette part de vie qui fut la sienne avant que les années ne se chargent de tout dissiper. Il y a là comme une course de vitesse très particulière qui donne à ce livre une couleur sadienne de fabliau de province. Prendre le récit de vitesse comme s’il s’agissait de saisir à deux mains le renard jaillissant de son trou. Il n’est pas question de « roman » sur la couverture et ce serait sans nul doute une erreur de parler d’autobiographie. Rien d’autre qu’une écriture, comment mieux dire ? Et surtout, comment tenir dans la même main, tout à la fois la ligne du désir et celle de la scène sociale avec sa façon de démarquer, si implacable, si obstinée dans son besoin de classer, d’ignorer, d’empêcher que ça circule librement. S’écarter d’une telle confrontation, c’est sortir de l’écriture, remettre les clés aux « genres » qui sont là pour arranger la chose. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y a pas de sortie de route. Quelqu’un parle dans le dénuement. La jeune fille d’autrefois n’a pas disparu. Non seulement, elle n’a pas disparu, mais on s’aperçoit qu’en réalité, il n’y a toujours eu qu’elle. Le reste ce sont les arrangements, le domaine de la vie ordinaire. Prendre de vitesse les arrangements pour faire voir au lecteur cette lumière blanche, un sillage de foudre. Ainsi passe ce livre. Un voyageur de nuit.

Michel Crépu

Mémoire de fille, Annie Ernaux. Gallimard, 151 p., 15 euros.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Léonard, seul
Une exposition Leonard de Vinci se tient au Louvre, elle va durer deux mois. C’est l’expo monstre de la fin de l’année. Ceux qui voudront voir La Joconde en vrai devront prendre leur ticket, comme pour le reste, d’ailleurs. L’historien Alphonse Dupront voyait dans les cortèges de visiteurs d’expositions un équivalent des pèlerinages médiévaux. Au XIIe siècle, on traversait l’Europe pour toucher le tibia de saint Gontran. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon le tibia.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.