Une pensée pour Blaise

| Publié le : 27/02/2020

Un Daumier serait-il possible aujourd’hui ? Un Daumier, c'est-à-dire un geste capable de dire toute la personne d’un seul coup de crayon. Le XIXe siècle politique, celui de Hugo et de Zola a porté l’art du « coup de crayon » à des sommets inatteignables. Mais la question demeure de savoir comment la chose serait-elle encore possible de nos jours. Et pourquoi ne le serait-elle pas ? Le fait est que le personnel actuel ne prête pas au génie pictural. Le président du Sénat, Gérard Larcher, avec sa bonhommie coutumière pourrait se prêter à l’exercice, mais justement, il s’y prête trop. Le corps « daumiérisé » de Gérard Larcher n’aboutit qu’à une forme quasi nostalgique de personnalité qu’on croisait encore dans les couloirs de l’ Assemblée du temps du général de Gaulle. On avait l’impression d’être dans les restes d’une ancienne chronique. Mais aujourd’hui ? Il y a comme un défaut d’incarnation. Intéressant, de ce point de vue, le cas de la nouvelle ministre Agnès Duzyn, qui remplace le malheureux Benjamin Griveaux qui avait déjà bien du mal à incarner quelque chose. Agnès Duzyn ne paraît pas dans la même difficulté. Là où Benjamin Griveaux avait l’air d’un ado, Mme Duzyn semble tout à l’inverse occuper sa fonction, avec une sorte d’autorité naturelle qui manque aux ados lâchés dans la nature. Incarne-t-elle quelque chose ? Il est trop tôt pour le dire, mais il est certain qu’elle s’épargne cette via dolorosa sur laquelle M. Griveaux était déjà tombé plusieurs fois, sans en recueillir le moindre avantage christique.

Voyons, par contraste, le portrait de Blaise Pascal par Philippe de Champaigne que nous n’avions pas revu depuis des lustres. Quelle surprise de découvrir un jeune homme presque malicieux, au regard mystérieusement amusé ! Est-ce bien Pascal, l’homme des gouffres et de la nuit mystique qui nous regarde ainsi, d’un lointain qui ne paraît pas le gêner ? Où est l’impitoyable pourfendeur de la tartufferie qui brille dans les Provinciales, d’un éclat qu’on a jamais revu depuis ? Au contraire, nous sommes émus de lire : « Ainsi l’on s’en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l’amour… » On voit bien que ce jeune Pascal que Champaigne a dû aimer peindre pourrait nous jouer un air de son luth. Le philosophe Jean Guitton, que tout le monde a oublié et qui était par ailleurs le quasi confesseur de Louis Althusser, a eu ces mots pour les Pensées : « Ces fragments sont comme des flaques d’eau après l’orage. » Comme c’est bien de parler d’orage, au lieu d’un banal « après la pluie » ! Blaise Pascal était certainement ce jeune homme qui regardait l’orage à la fenêtre, en pensant des choses qui pourraient nous donner envie de le comparer au jeune narrateur de La Recherche , saisi à la vue des clochers de Martinville… Que nous dit encore ce visage d’après l’orage ? Il nous renvoie l’image d’un adolescent à qui l’on aurait permis d’entrer dans le cabinet secret. Il n’en tire aucune gloire. Le jeune Blaise est embarqué dans une certaine aventure de son corps qui interdit d’en jouer, « narcissiquement », comme diraient nos amis du divan. Ce serait amusant d’imaginer Daumier en train de figurer ce qui serait une sorte de Peter Pan de la transcendance. Et pourquoi non ? Ou bien une photographie de l’auteur des Pensées traversant la rue, descendant d’un taxi comme Joyce rendez vous rue de l’Odéon avec Adrienne Monnier réglant sa course photographié par Gisèle Freund…Une pensée pour Blaise, ce matin du XXIe siècle.

 
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