UNE CERTAINE IDEE DE LA CATALOGNE

UNE CERTAINE IDEE DE LA CATALOGNE
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 02/11/2017

On aimerait bien comprendre ce qui se passe en ce moment entre la Catalogne et le reste du monde. Autant chercher à comprendre pourquoi, chez les Guermantes, on rechigne à inviter la princesse de Parme au lieu d’envoyer un carton au baron de Charlus, qui n’est pourtant pas moins snob que le prince d’Agrigente, etc. C’est un peu comme si un pays de rêve se réveillait brutalement au son du surveillant de geôle, apportant le quignon de pain. Est-on bien sûr que nous avons vu ces centaines de milliers de partisans de l’indépendance défiler dans les rues de Barcelone, ou bien n’était-ce pas plutôt les partisans de l’État espagnol au grand complet ? Et voilà tout à coup que M. Carles Puigdemont, le leader séparatiste, s’exprime depuis un réduit belge tenu secret, à l’abri des poursuites judiciaires. Ne parle-t-on pas d’exil ? Déjà, l’on dresse le gibet.

Ces événements inspirent d’abord une grande tristesse. Pourquoi un petit pays (petit par la superficie) n’aurait-il pas le droit d’aspirer à un état d’existence qui corresponde à ses aspirations profondes ? Cela n’est pas raisonnable, on le sait bien, mais justement : depuis quand les destinées d’un « peuple » sont elles obligées d’en passer par des normes, un règlement du raisonnable ? L’Union Européenne, qui n’est même pas capable de donner une forme symbolique à sa « raison », est-elle bien habilitée à donner de leçon de conduite ? D’ailleurs, pourquoi l’Europe est-elle nulle en symbolique, en principe de singularité ? Nous imaginons avec un plaisir que n’eût pas dédaigné Valery Larbaud, lui si amateur de drapeaux et de petits soldats, la Catalogne battant sa monnaie, fêtant ses saints, son carnaval, ses tournois, ses cantilènes, ses opéras. Il n’y a pas à rire de cela alors même que l’on sent une chape invisible d’humiliation s’abattre sur des gens qui ont fait un rêve.

Car l’on voit bien que M. Carles Puigdemont est un peu débordé par la situation. Sans doute, n’a-t-il pas prévu qu’il enclenchait un processus institutionnel qui le dépasse et qui répand le désespoir auprès de ceux qui l’ont suivi. Décevoir des milliers de gens qui vous ont fait confiance doit être une dure épreuve. Prenons un peu de recul. La « faute », si faute il y a eu, aura été de donner au désir d’indépendance un logiciel idéologique qui date du XIXe siècle. On dirait que nous assistons à la mauvaise pièce qu’un Victor Hugo de second rang n’aurait pas eu le cœur de déchirer. Mais ce décalage ahurissant n’empêche pas d’écouter « ce qui se dit là », comme dirait notre psychanalyste qui traduit Freud en catalan. À quoi bon être un Européen sans voix, sans nuance, sans sucre ? A quoi bon être un Européen si cela veut dire rien ? Rien ou les cours de la Bourse. Au XVIIIe siècle, l’Europe brillait de mille feux, ce n’est pas une raison pour en faire un simple bon souvenir. Il y avait de tout, des frontières et des salons, et tout roulait plus vite que sur internet. La Catalogne est assez merveilleuse comme elle est pour ne pas nous faire profiter de son savoir-faire existentiel. Au lieu de s’obséder d’elle-même, qu’elle vienne donc dîner à la maison. Il en va de la Catalogne en Europe, comme de ceux qui, calfeutrés, veulent protéger la langue française en fermant leur porte à l’anglais. Au contraire, ils défendent d’autant mieux la langue française qu’ils sont capable de causer avec Shakespeare. D’ailleurs, Shakespeare avait lu les Essais de Montaigne. Alors vive la Catalogne vraiment libre !

Michel Crépu

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.