UNE AMITIÉ DE FER

| Publié le : 11/02/2021

Avec le recul, aujourd’hui, on voit mieux quel genre de monument a été René Char, l’auteur avec Breton qui dépassait de notre poche dans les couloirs du lycée. « Fureur et mystère », «Seuls demeurent », les « Feuillets d’Hypnos », ces titres qui sont restés gravés alors même que nous étions pareils à des gamins tournant autour du monstre sans y comprendre grand-chose. Le temps a passé, ce qui semblait sublime paraît s’être quelque peu effacé dans l’atmosphère, et ce qui ne méritait pas notre attention a fini par s’imposer. C’est toute une histoire qui n’est pas finie et il faut saluer ici le labeur bénédictin d’Amaury Noroy. Une correspondance échangée entre 1943 et 1988 entre René Char et Georges Mounin[1], (de son vrai nom Louis Leboucher), à l’époque instituteur.

Amaury Noroy a tout collecté, tout examiné. Et ce qui est livré ici, c’est quelque chose de tout à fait exemplaire pour l’époque. Il est difficile de trouver plus sombre que l’année 1943. Char était déjà une star du poème, Leboucher-Mounin un modeste instituteur, passionné de littérature, pris à la gorge par les événements. Il écrit à Char dès lecture de ses premiers recueils. Lettres d’un admirateur qui n’écrit jamais moins de plusieurs pages ardentes .Et Char répond sans se moquer du jeunot. Il répond avec soin, attentif à formuler ses réponses, les scrupules qui l’animent. Il est assez rare, finalement, d’assister à une telle générosité de l’esprit, quelles que soient les impasses et le sentiment de tomber sur un drame qui est à lui seul l’enjeu de ces années : l’enjeu révolutionnaire face à la servitude. Char et Mounin s’adonnent passionnément à cette tragédie. Il est facile de juger après-coup. Le jeune instituteur aurait peut être aujourd’hui un autre regard sur son propre aveuglement. Mais les dés ont roulé.

Tout cela paraît loin aujourd’hui. C’est possible, en effet. Mais on ne peut pas ne pas être fasciné par cette sorte de dialogue dans les ténèbres où s’entremêlent à la fois l’enthousiasme idéologique et la conscience d’une situation métaphysique qui affecte le destin de la littérature au milieu du XXe siècle. A la fois la lucidité et l’aveuglement et quelque chose de plus qui explique ce que Char peut avoir de saisissant dans sa relation épistolaire avec son admirateur. Mounin est communiste. Il l’est, si l’on ose dire, « à l’état pur ». Staline est son dieu, il le pense, il le croit comme si sa vie en dépendait. Char n’entre pas dans ce cercle, il s’éloignera de son ami, ils finiront par se « séparer » sans jamais non plus effacer les traces d’une amitié poétique, emblématique.

Tous ceux qui cherchent à comprendre l’incompréhensible bêtise de ce temps, pris dans le double étau du nazisme et du communisme, doivent lire cette correspondance pétrie d’un besoin de dignité, d’un sens de l’honneur, du souci d’aller au bout d’une noble exigence. Mounin ne lâchera jamais prise, y compris devant l’évidence de l’imposture révolutionnaire, sur ce souci de grandeur humaine. On vient heurter ici devant une porte de fer. L’amitié est une des grandes aventures de ce siècle, une des plus douloureuses. Mais un tel témoignage mérite d’être porté à la connaissance. Char aura vécu, intellectuellement, dans la nuée du poème, et Mounin verra dans la fidélité au Parti une école de sublimité morale. Plus les signes de la trahison se multiplient, plus le fidèle militant y voit une raison supplémentaire de réitérer sa fidélité. Tel est le rouage infernal. Reste le témoignage de ces lettres qui font regretter la feuille de papier au lieu du néant digital. Cette correspondance devait trouver, pour la première fois, un peu d’air libre.

 

 

 

 

 

 

[1] René Char et Georges Mounin, Correspondance, 1943 -1988, édition établie, présentée et annotée par Amaury Nauroy, Gallimard, 592 p., 29 euros.

 

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Archives

Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.