Un voyage d’hiver

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 11/01/2018

Anna Akhmatova a écrit ce poème traduit par Christian Mouze, publié par la petite maison d’édition Harpo& :

« Impossible de dormir cette nuit,

Ca parlait haut et l’inquiétude

Quelqu’un partait

Pour une longue route

Emportant un enfant

malade

La mère, dans la

Pénombre de l’entrée

Se tordait les doigts

Longtemps elle avait cherché

Un bonnet propre

Et un plaid »

 

Et voilà comment on écrit un roman de Dostoïevski en quatre phrases jetées à la feuille de papier comme on griffonne quelques mots pour retenir un événement, des bruits de nuit, quelque chose d’anormal qui se passe. Ces voix à l’étage, cette précipitation, et puis plus rien. De toute évidence, Akhmatova se souvient d’un « fait réel » qui l’a marquée et qui est devenu un poème arrivant jusqu’à nous. D’ailleurs est-ce bien un poème ce minuscule roman ? Ou bien encore la page d’un journal intime qu’on aura voulu conserver sans le réorganiser? Le débat sur le roman est comme le monstre du Loch Ness dont tout le monde parle mais que personne n’a vu. Qu’est-ce qui fait qu’il y a un roman ? Le poème d’Akhmatova semble le savoir sans le dire. Cela tient peut-être à ce qu’on appelle l’« action » : les pas dans l’escalier – qui n’est d’ailleurs pas décrit mais qu’on devine par la seule présence des voix qui parlent fort. Et Akhmatova a bien pris soin de laisser le mot « inquiétude » en suspens pour lui donner tout son poids mutique de menace. Et le roman du « bonnet propre » ? Du « plaid » ? On croirait là une page extraite d’Humiliés et offensés, on pourrait réécrire l’histoire de cette famille à partir du bonnet introuvable. Anna Akhmatova n’a pas écrit ce roman là, mais elle a gardé intacte la braise qui porte son histoire. Si bien que nous voyons s’éloigner dans la nuit une silhouette avec un enfant malade dans les bras comme dans le célèbre lieder de Schubert, Le voyage d’hiver. Roman, poème musical, notes d’un journal intime, voilà un ensemble de mots d’une intensité inouïe et qu’on voudrait entendre jusqu’au bout nous partager son inquiétude. Mais « jusqu’au bout », cela veut dire quoi ? Pour atteindre quelle terre ferme ? Disons, en hommage à Céline, jusqu’au bout de la nuit, où les conditions d’écoute sont les meilleures qui soient. Et il en va bien ainsi de la pure littérature, sans qu’il soit nécessaire de lui adjoindre des airbags pour rassurer le lecteur un peu perdu. Cette nuit d’angoisse et de précipitation est toujours vivante, elle a toujours déjà lieu maintenant, sous nos yeux de lecteurs de l’année 2018. Il n’y a rien de plus actuel à commenter pour le moment.

Bonne année à tous,

 

 
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