Un verre au Jupiter Bar

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 06/07/2017

La collection TERRIFIC-FANTASY vous présente son nouveau poster : Prince Makron et les spectres . Exposée d’abord sous les ors de Versailles, elle sera offerte au bon peuple dans toutes les mairies. C’est un événement dans l’histoire des gloires de la France. Comme un maharadjah avait inventé la lampe perpétuelle à seule fin d’éviter à ses serviteurs de se relever la nuit pour la rallumer, l’eunuque du Prince se tiendra en permanence près de la flamme. À tout moment, tel un dijinn, il pourra jaillir en acceléré. Car le peuple ne souffre point d’attendre. Même quand il dort, il fait semblant. Comme dirait Alain Finkielkraut, « c’est terrifiant ».

Approchons-nous du monarque. Un jeune homme souriant implacable nous fait face, les deux mains à plat de part et d’autre de ce qui pourrait ressembler à un comptoir de bar. C’est cela, nous sommes au Jupiter-Bar et le prince Makron va nous servir un cocktail de sa façon : un « Make Mak » , mélange affreux de bière tiède et de diabolo menthe. Si tout allait bien , nous devrions être en présence du président de la République. Mais c’est le contraire : nous somme juste en présence du gars qui a décroché la lune au grand dam des concurrents niais qui n’ont pas vu venir. La métamorphose du candidat qui devrait faire jouer la transition du candidat à la fonction n’a pas rempli sa tâche. Nous n’avons pas un président, nous avons un winner.

On dira donc qu’il s’agit là non d’un portrait mais d’un poster sans nulle transcendance pour l’emmener au quatrième ciel. Tout est saturé de réussite, rien qui ouvre vers un lointain, le fameux « arrière-pays » dont parlait Bonnefoy. Il n’y a pas d’horizon et même si la fenêtre est ouverte , elle ne fait circuler aucune brise. Un monde de cire qui ne tremble pas, qui ne pense pas et donc qui n’hésite jamais. Aussi extraordinaire que cela paraisse, ce poster post monarchique incarne aussi peu que le président précédent dont le nom nous échappe. Il a mis pourtant ce qu’il fallait au compteur référentiel, citant pêle mêle Bataille et Simone Weil, la philosophe. Par une facétie bien propre à ce genre de situation, le monocorde technocratique du Premier Ministre, à l’Assemblée, a mieux marqué les esprits. Le nouveau tarif de la paire de lunettes en prenait une valeur de nature à bousculer la « part maudite » de Georges Bataille.

Comme l’Histoire, ces temps-çi, paraît attentive à l’enchaînement des circonstances, nous sommes passés sans transition de Versailles à la cour des Invalides devant le cercueil de Simone Veil. C’était clair, net et grand. Nous avions déjà senti sur nous le souffle de l’Histoire aux funérailles d’Helmut Kohl. Un moment malrucien pour l’Europe , soudain en prise avec elle-même, dans la langue même de son destin. Les visages de Simone Veil et de Helmut Kohl sont des visages du XXe siècle, comme l’était François Mitterrand , comme l’est encore l’étonnant Giscard. Le prince Makron est un jeune cousin des créatures de l’Orange mécanique de Stanley Kubrick, entièrement passé au XXIe siècle. « L’homme qui lit » (1) qui lui sert de Premier Ministre ressemble soudain à ces grands archers de cour, qu’on voit dans les tableaux de la Renaissance italienne, flanqués de lévriers élégants. Ni l’un ni l’autre ne paraissent avoir des noms véritables. C’est curieux. Ils ont triomphé et il n’y a rien qui émane d’un tel triomphe. Juste le redoutable parfum de la « bonne volonté ».

Michel Crépu

(1) « Édouard Philippe, l'homme qui lit », par Etienne De Montety, Le Figaro, 3 juillet 2017

 
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