UN SOIR AVEC LE CHAT DE NAIPAUL

| Publié le : 04/02/2021

C’est la bonne surprise de la semaine, un minuscule inédit[1] de V.S Naipaul, mort en 2018, alors que la gloire littéraire commençait déjà de se retirer de son œuvre. Il faut dire que le célèbre natif de Trinidad devenu un familier d’Oxford avant de voyager à travers le monde, n’avait pas lésiné sur l’art de se rendre détestable, multipliant les piques à l’endroit de l’Establishment moral, laissant derrière lui une œuvre dont on ne sait pas si elle sera jamais lue véritablement pour ce qu’elle est – à savoir une éblouissante leçon de géopolitique à l’échelle du minuscule. On dispose d’une chance de se rattraper à la lecture de ce libelle où Naipaul évoque la mort de son père et celle de son chat Augustus. Un minuscule chaton qui tenait dans la main et que Naipaul a appris à connaître comme il avait appris à connaître ces familles indiennes moléculaires qui fourmillent dans ses livres qui ne sont ni des romans ni des reportages comme son père savait en écrire.

Son père ? Parlons plutôt du vase reçu en héritage après sa mort. Naipaul avait de l’admiration pour son père journaliste, écrivant des nouvelles dans le style de Pearl Buck, et lues à la BBC dans l’émission « Voix des caraïbes ». Il n’y a rien qui rallume notre fièvre nostalgique comme d’entendre prononcé le nom de Pearl Buck. On aurait presque envie de demander la nationalité anglaise pour rester dans cette atmosphère de ménage du matin, de fumage de pipe par les longs soirs pluvieux de South Kensington. Par les temps qui courent, on n’en demande guère plus. Naipaul dit que son père était rudement fier d’être lu à la BBC. Ses nouvelles évoquent la vie indienne à la Trinidad, comme si de rien n’était, dans une simplicité que Naipaul n’hésite pas à qualifier de « biblique ». Le registre simple donnait à la plume paternelle une douce liberté, la faculté, mine de rien, d’entrer dans les détails. On peut dire que le fils en a retiré une leçon certaine. Il y aussi un frère écrivain, Shiva, qui a été traduit en français. Il serait tellement dommage que les frères Naipaul se dissipent dans le brouillard.

Naipaul raconte comment il fait le voyage de Londres pour récupérer le fameux vase légué par son père. Il faut être fameusement discret pour arriver à ne pas écraser ledit vase sous le poids des souvenirs, des années. Voilà un objet muet, comme sont tous les objets que Baudelaire a questionnés, se demandant s’ils avaient une âme. Le vase de Naipaul est un puits sans fond. On se penche, on fait « oh » et rien ne remonte. Pourtant, Naipaul le dresse tout à coup dans la lumière, et l’on comprend que le vase et le chat étaient complices dans l’enregistrement des choses du monde visible. Le plus simple, le plus dénué de tout, demeure le plus fort. Il en va du vase comme du minuscule chaton que Naipaul a recueilli un jour d’émotion pluvieuse. Il l’appelle « Augustus », ce qui sonne assez dickensien. Surtout, Augustus voit tout et vit dans le silence. Dix pages pour nous faire sentir cela, c’est merveilleux. Paul Theroux ajoute quelques souvenirs gardés d’une amitié de cinquante ans avec « Sir Naipaul ». On resterait bien là à attendre le prochain bus, et même celui d’après.

[1] Etrange est le chagrin par V.S Naipaul ; éditions Herodios, 41 p., 10 euros.

 

 
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