Un si gentil petit mari

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 01/02/2018

Il y avait une fois l’histoire d’une petite fille disparue qui s’appelait Maëlys, que personne n’a jamais retrouvée. Cela se passait une nuit de noces où l’on ne fait pas très attention à qui entre et qui sort. Peut-être un jour resurgira-t-elle du néant, d’une broussaille oubliée des fouilles ? En attendant, l’actualité, insatiable, s’est trouvé une compensation avec l’affaire Daval. Voici un gentil petit mari, Jonathann (avec deux n, pourquoi, commissaire ?) qui avoue soudain qu’il a étranglé sa femme. Stupeur, on ne pensait pas qu’un gentil petit mari pouvait être un monstre. Voyez comme il paraissait peiné le jour des obsèques, accompagnant sa femme au cimetière, entouré des siens. Il pleurait, bien sûr. Sur qui ? Sur quoi ? Abîme. Ici, quelque chose à comprendre qui passe l’entendement, comme toujours quand il y a quelque chose d’important à comprendre en provenance de la nature humaine. Ce qui ne passe pas l’entendement n’a guère d’importance. Voici un visage de petit mari devenu une énigme qui pulvérise les neurones. Comme tout était simple et comme tout est devenu compliqué. La littérature peut s’occuper de la reconstitution des faits. La nuit, le garage, le corps dans la voiture dont il ne sait que faire, etc. Et puis la littérature peut aussi s’embarquer à la recherche de Jonathann et ses deux n, sa famille, ses parents, son dépit secret, ravageur, si l’on a bien compris, d’être un pas grand-chose sous les yeux de sa femme et l’on tirera peu à peu le fil de cette destinée encore une fois cachée dans les replis de la vie ordinaire. Vie ordinaire ? Vraiment ? Allô, allô Bernanos ? Ah zut, la ligne est occupée, Bernanos ne répond pas, il en a marre, il est pris sans doute, occupé par des dizaines de dossiers qui attendent au fond du tiroir, d’être éclaircis par un roman. Car le roman n’est pas un outil d’imagination, il est un outil de connaissance, d’approfondissement. Il devrait avoir un bureau permanent quai des orfèvres. Un bureau pour les réclamations, les affaires mystérieuses faussement classées sans suite. Là où l’enquête piétine, là où le psychologue rend son tablier, le romancier arrive avec ses aiguilles, ses lunettes ultra sensibles, son sens fondamental du détail atomique qui peut tout faire sauter. Cherchez bien, il est là, sous votre nez.

Il pleut, la Seine monte, les bouquinistes affrètent les péniches de secours. Pendant que les eaux montent, ce qui est aussi sous votre nez, c’est l’anthologie de poésie chinoise, dans le volume Pléiade de Rémi Mathieu. Cette affaire Daval vous a éreinté par son fond d’horreur. Ouvrez le livre au hasard. Écoutez Wei-Yingwu, qui vous parle depuis les lointains de l’an 760 : « Seul, j’apprécie les herbes cachées au bord du torrent ; Des loriots jaunes chantent au plus profond des arbres. Le soir, gonflées de pluie, coulent les eaux printanières ; Sur le quai vide, la barque se met d’elle-même en travers… » La Chine n’a pas son pareil pour faire sentir la brise du soir qui fait bouger la barque très doucement. Cette très légère modification spatiale arrive jusqu’à nous et c’est comme si nous entendions les loriots jouer leur menuet « au plus profond des arbres ». Le poète chinois observe aussi, et cela lui arrive souvent, que « son cœur est semblable à une petite barque détachée ». Il y a une complicité douce entre les eaux paisibles et ce qu’on ose à peine nommer du nom de mélancolie. La mélancolie, c’et bon pour nous autres, qui n’arrivons pas à joindre Bernanos au téléphone. Wei Yingwu est dénué de ce genre de tracas. Il entend seulement «  le son d’une cloche qui parvient à minuit au bateau des voyageurs… » Tout va doucement bien.

Michel Crépu

 

 
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