UN ROYAUME SOUS LES EAUX

| Publié le : 08/10/2020

C’était le temps où les compartiments de grandes lignes offraient au voyageur un avant-goût photographique de la France, la France des villages qui se donnait à voir par la fenêtre, une succession d’images composées comme autant de médaillons merveilleux. La SNCF de ce temps-là prenait le relais des anciens pèlerinages, sur les mêmes antiques trajets. On ne sait pas assez que la N20 est l’autre nom de Compostelle, une veine profonde, constitutive de l’esprit français des chevaliers du temps de Perceval, du roi Arthur et de Lancelot. Bertrand Lacarelle vient d’y consacrer un très beau livre, Ultra-Graal1, qu’on lit à la manière des moines copistes du XIIIe siècle.
Il y a loin, bien sûr, de Perceval au wagon de la SNCF : mais pourtant, la veine est là.On a pu le sentir tous ces derniers jours, alors qu’un Déluge s’abattait sur les Alpes-Maritimes, maisons, voitures emportés comme des fétus. Et soudain ces villages aux noms-poèmes, la Bolène-Vésubie, Roquebillère, Breil-sur-Roya et autres Sospel devenaient signes d’horreur, de perdition. On revenait sur les lieux d’une adolescence touristique, quand arrivait au courrier le dernier numéro du Touring club de France, avec ses conseils de bons restaurants, ses points de vue historiques sur la vie méconnue d’un baron, d’une duchesse qui avait donné son nom à une colline, la pierre inconnue d’un chemin mystérieux. D’une certaine façon, ce qui est arrivé la semaine dernière à ces « petits noms » de la géographie faisait penser à l’incendie de Notre-Dame. Mais cette fois, ce n’était pas le drame d’une cathédrale, c’était les menues perles d’un royaume noyé sous les eaux. C’est ici encore à Proust qu’il convient d’adresser nos prières. Ces éboulis, ces maisons détruites, ces débris sont les cristaux du grand Nom, les pierreries étincelantes d’un Corps majuscule qui animait déjà les chevaliers du livre de Lacarelle et que Proust regardait, fasciné, irradier dans l’église de Combray…
Ce sont ces veines là qui ont tremblé sous le Déluge des Alpes maritimes. Ce que nous avons vu partir sous nos yeux effarés, c’était le monde poétique des noms. Ils reviendront, à n’en pas douter, mais comme les ombres d’un monde qui a plongé, quelques instants, dans la nuit incompréhensible du sort. On se souvient alors d’une myriade d’instants exquis, tandis que le maître hôtelier du restaurant conseillé par le Touring Club, nous expliquait le prochain plat. Proust eut ressenti tut cela alors même que l’on extirpe du bourbier les corps des disparus. Il eut ressenti cette immense peine qui nous a saisi devant le malheur. On pense à ces villages sri-lankais d’aujourd’hui, si souvent frappés par les ouragans. Ce sont les mêmes, nous sommes les mêmes emportés dans la furie. Cette fin d’année 2020 eût peut être inspiré à Proust l’envie de corriger légèrement cette si profonde phrase des Jeunes filles en fleur selon laquelle le 1er janvier « ne sait pas qu’il est la premier janvier ». Cette saison d’automne, entre virus et chaos, nous ne l’oublierons pas.

1. Editions Pierre-Guillaume de Roux, 2020.

 
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