Un jour de pluie à Paris

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 26/09/2019

Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique. C’est le ballet secret de la mémoire si empreint de mélancolie que l’on craint de voir se déchirer la phrase. Les chansons se montrent ici de bonnes alliées, on peut leur faire confiance, elles n’éprouvent pas le besoin d’en rajouter, au contraire. Anthony Perkins exprime une sorte de lyrisme parisien que seul un américain comme lui peut nous transmettre. Il existe quelque part dans les archives de l’Ina la séquence d’un entretien de l’acteur avec François Chalais, vers 1964 : quelle juvénilité dans la manière de répondre aux questions ! Chalais lui demande les qualités principales, à son avis. Perkins répond la « sincérité »et la « simplicité », qui pousse à l’économie. Et la France, pourquoi l’aime-t-il tant ? Il ne sait pas, c’est quelque chose qui est à part, loin des clichés culinaires et de mode. Tout cela est dit comme d’un adolescent dont s’étonne que, contrairement aux manières hollywoodiennes, il quitte le plateau une fois tournée la scène. On aurait bien dîné en compagnie d’un tel homme. Soyons un brin lyrique : Il n’y a rien de plus beau à voir qu’un Américain en proie à la mélancolie. C’est la magie américaine de l’instant, la nuit tombant sur Time Square, tout ce qu’il y avait dans le Manhattan de Woody Allen et qui colore l’automne à Paris d’un si élégant bord de Seine. Un jour de pluie à Paris.

Modiano a-t-il pensé à lui, à la chanson de Perkins, en écrivant son livre ? Il y aurait de quoi, tant il est vrai que la mélancolie modianesque est aussi une mélancolie si légère, si capable de traverser les années sans effort, comme de rien. C’est l‘image magique du skieur dans sa descente éternelle… Laisser venir, laisser partir, ne pas demander, ne pas céder à l’inquiétude quant aux résultats. Cela n’empêche pas de consigner un vieux numéro de téléphone, de le laisser sonner dans le vide d’un escalier. Le besoin modianesque de « joindre » à tout prix est semblable au joueur de poker, tard dans la nuit. Les puissances nocturnes sont au courant, on peut aussi leur faire confiance. Modiano cite Blanchot : « Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir. » Phrase blanchotienne à la résonnance curieuse, avec quelque chose d’un lointain refrain. La chanteuse Patachou disait cela, à sa façon : « …si tu vas danser chez Temporel, un jour ou l’autre… » Il n’y avait pas d’obligation, c’était au cas où quelqu’un aurait pu proposer : « et si on allait dîner chez Temporel ? » Un jour ou l’autre… Fidèle à ses lointains intimes, Maurice Blanchot dit oui à la nuit de l’oubli, dans la seule confiance possible, celle qui fait écrire de beaux livres, comme en passant. Pour Modiano, l’oubli est une vielle connaissance. Rien à pousser ni dans un sens ni dans l’autre, avec la main aveugle qui cherche à tâtons, sans le vouloir. Alors seulement la beauté. Le chanteur Perkins était déjà sur les lieux.

 

 
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