Un écrivain, Sir Vidjadhar Surajprasad Naipaul

Un écrivain, Sir Vidjadhar Surajprasad Naipaul
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 13/08/2018

On pourrait après tout s’en tenir là : malicieux, faux cynique, s’intéressant à tout ce qui croisait son champ de vision, V.S Naipaul qui vient de mourir à quatre-vingt-cinq ans, laisse en partant une œuvre fourmillante, un extraordinaire reflet des bouleversements dont l’Inde a été le théâtre depuis la fin de l’Empire colonial britannique. Et pas seulement l’Inde. Ce ne serait pas faux mais ne dirait rien de la profondeur de cette œuvre. À la fois protéiforme et subtile, si terriblement anglaise pour un fils d’immigrés de la Trinidad. Souvenir d’un dîner à Montparnasse avec son éditeur Plon de l’époque, Ivan Nabokov : Naipaul volubile, si complètement à l’aise dans ce restaurant du Dôme où toute la littérature française des années trente est venue s’asseoir. Cela l’amusait. Il pouvait aussi évoquer d’autres souvenirs, d’autres univers.

Les années passent, Naipaul a eu son moment de gloire, juste avant le Nobel 2001, alors que tout basculait à nouveau. ll lui aura manqué une poignée d’années pour faire le lien entre ses livres et ce que nous voyons aujourd’hui. Il nous manquera toujours un livre de Naipaul sur l’extrémisme islamique à la mode de Daech. Manque un voyage de Naipaul à Damas, dans les caves d’un monde effondré. Manque surtout désormais pour traiter de ces choses cette subtilité aigue, bien d’un écrivain, d’un grand écrivain. Naipaul ne plaisait pas aux idéologues, il s’amusait de les mettre en pétard. Il avait beaucoup mieux à faire. Cette incroyable capacité de tout enregistrer qui était dans sa nature d’écrivain, Naipaul lui a donné une envergure narrative exceptionnelle. Elle lui aurait donné les moyens de vision et de compréhension dont la géopolitique ne dispose pas pour appréhender le chaos actuel. Il n’y a pas à lui en faire le reproche : la géopolitique est comme ces répertoires qui savent dessiner un monde, mais ne savent pas y entrer. Or si quelqu’un a su entrer dans le monde qu’il décrivait, ce fut bien Naipaul. Que l’on replonge dans L’Inde, un million de révoltes (paru chez Plon en 1992) et l’on est non seulement saisi par l’intelligence des situations observées, mais surtout par la vivacité des dialogues, ce qu’on pourrait appeler un véritable art de la restitution. Sur ce terrain là, Naipaul est resté sans rival. Laisser parler les autres tout en construisant son livre, un livre bien à lui, imprenable, parce que tissé d’une soie indéchirable.

Le natif de Trinidad, aux parents pauvres venus offrir leur main d’œuvre à l’Angleterre avait étudié à Oxford. Ce n’était pas joué pour un jeune homme venu de si loin. La micro galaxie de Trinidad telle qu’il la raconte dans son premier livre, Un maison pour Monsieur Biswas (L’Imaginaire Gallimard), donne une idée du chemin parcouru. Naipaul, écrivain anglais ? Et comment que ça vaut la peine d’être raconté. Curieusement, les articles d’hommage qui paraissent ces jours-ci , ne relèvent pas ce chef-d’œuvre traduit naguère chez Christian Bourgois en 1992 : L’Énigme de l’arrivée, où Naipaul évoque cette extraordinaire traversée d’un monde à l’autre. On y lit ces lignes : « Discerner la possibilité, la certitude de la dévastation alors même que la création était en cours : tel était mon tempérament. J’avais contracté cette appréhension dès mon enfance à Trinidad, à cause en partie de diverses circonstances familiales : les maisons délabrées où nous habitions, nos déménagements multiples, notre insécurité générale. Peut-être aussi cette disposition plongeait-elle ses racines plus loin, appartenait-elle à l’héritage ancestral , s’associait-elle à l’histoire dont j’étais le produit : pas seulement l’Inde, avec sa conception d’un monde extérieur au champ du pouvoir humain, mais aussi les plantations et domaines coloniaux de Trinidad, vers lesquels mes ancêtres indiens réduits à la misère avaient été transportés au siècle dernier, domaines dont cette propriété du Wiltshire, où je demeurais à présent, constituait l’apothéose. »

Michel Crépu

 
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