Un certain Monsieur Machiavel

Un certain Monsieur Machiavel
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 03/06/2021

Jean Giono a préfacé naguère une édition complète de la correspondance de Nicolas Machiavel*. À l’époque, et tout indique que rien n’a changé depuis, prononcer le nom de Machiavel, c’était courir le risque fatal d’avouer une noirceur non détachable au produit de droguiste. Giono écrit : « Le voir », et il parle de Machiavel, « et crier à la garde, c’est tout un ». D’ailleurs, c’est bien simple, comme disait un auguste, « le machiavélisme est révoltant ». Voilà qui clôt le débat avant même qu’il ait commencé. Giono relève le cas d’une bonne madame Fournier, l’auteur d’un portrait gravé « sur cuivre » de l’auteur du Prince. Il en résulte le visage maléfique d’un individu que l’on s’attend à croiser dans quelque bouge de Londres, une hache à la main, en quête de quelqu’un à trucider.

«À voir la gravure de la bonne dame, on se demande où la République est allée chercher un voyou aussi complet et aussi évident. » Or, ajoute Giono, « d’après ceux qui ont connu cet homme, sont allé boire le coup avec lui, rentraient du bureau à la même heure, habitaient son quartier ; l’accompagnaient tout le long des trottoirs en bavardant de la pluie et du beau temps, il n’était ni grand, ni petit , ni gros ni maigre, juste comme il faut ; il avait le teint bronzé et un visage agréable, plutôt gai ».

La place énorme qu’occupe désormais la stratégie des apparences médiatiques donne à cette préface de Giono (d’ailleurs démesurée, d’une gourmandise toute gionesque) un relief singulier. Il fallait qu’il y eût beaucoup de frustration pour déclencher une telle opération éditoriale. Le lecteur de Giono n’a pas oublié cette préface étourdissante à son essai sur le « désastre de Pavie, où il place en regard deux stars du pouvoir des apparences, Charles Quint, François Ier. On devrait la distribuer gratuitement aux jeunes élèves de Sciences-Po qui ne savent pas comment s’y prendre pour avancer dans la vie.
Avec Machiavel, c’est une autre paire de manches. Nous sortons ici des signes symboliques du pouvoir, nous avons affaire à un « petit monsieur », le contraire d’un conquistador et qui est capable d’écrire des lettres « sales » comme on en voit peu sous de telles plumes. Raymond Aron, qui fut l’un de ses plus pénétrants lecteurs, aura bien dû sursauter à la lecture de telles missives. C’est un peu comme d’imaginer Raymond Barre assis au pub avec un compagnon des contes de Canterbury. Ne nous y trompons pas, cependant, comme disait encore Marcel Jouhandeau : « Ce n’est pas parce que j’ai une tête de bandit que je n’en suis pas un. »

On a énormément répété que feu le président Mitterand était un Machiavel de première catégorie. L’examen paisible de ses hauts faits ne laisse pas forcément un tel goût dans la bouche. Reste que la lecture de l’auteur du Prince, à moins d’un an de la présidentielle, est un excellent exercice de « savoir lire entre les lignes ». On s’en régale d’avance.

Michel Crépu

* Gallimard, 1955. Édition en deux volumes.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.