Ulysse 1922-2022

Ulysse 1922-2022
Le blog de la NRF | Publié le : 20/10/2022

2022 : c’est l’année du centenaire d’Ulysse. Du centenaire aussi de sa première critique, dans la Nrf, sous la plume de Valery Larbaud. Ulysse : un roman publié à Paris et lu par la Nrf

Je me suis ainsi replongé dans le grand vingtième siècle par une porte que je n’avais jamais ouverte — par ce fameux Ulysse de Joyce, que je n’avais jamais lu. On frôle donc le bachotage. Et ce d’autant plus que je ne l’ai pas fini. Alors que Proust, je ne suis pas loin de l’avoir terminé quatre fois. 

J’ai commencé ma lecture à la campagne au mois d’août, dans un hamac, avec une version anglaise sans notes et sans dictionnaire. J’ai trouvé ça pas mal, le monologue intérieur m’a plutôt enthousiasmé. Même si je ne devais comprendre qu’un tiers de ce que je lisais. Et la seule fois où j’ai cherché un mot sur mon téléphone, c’était pour découvrir que c’était un hapax typiquement joycien. Un ami me soutenait que les commentaires étaient indispensables, mais je me suis contenté de recopier au dos de sa quatrième de couverture, pour m’aider un peu, le schéma Linati, qui explicite la symbolique des différents chapitres. La canicule est alors arrivée et comme j’ai continué ma lecture accroupi dans une piscine gonflable, l’inévitable s’est produit : le livre est tombé à l’eau et a quadruplé de volume, au point que sa première ligne touchait presque la dernière, façon Finnegans Wake. L’occasion était trop belle : j’ai commandé une édition avec un appareil critique. Ma lecture augmentée a pris un tour paresseux : une semaine plus tard, je faisais l’acquisition de l’édition Folio, seule garantie, je le croyais sincèrement, pour finir Ulysse avant la fin de l’été. Le livre traîne hélas encore, un marque-page perdu quelque part entre vingt-deux heures et minuit, près de mon oreiller. Je ne suis pas certain que je le finirai, je ne peux pas tout à fait l’exclure. 

Mon ressenti de lecteur tient à une modeste intuition : je me suis dit que Joyce tentait de rejouer moins l’Odyssée que ces temps légendaires du christianisme médiéval pendant lesquels, en pleines invasions barbares, l’Irlande aurait servi de sanctuaire à la tradition chrétienne, avant que ses moines n’entreprennent de reconvertir le continent ravagé en bâtissant, partout où ils allaient, des abbayes nouvelles. Ce que Joyce avait entrepris, avec Ulysse, c’était de refaire le coup, cette fois avec une autre composante du monde médiévale : les universités. Partout où quelqu’un entreprendrait de lire Ulysse, il apparaîtrait comme par magie une université autour de lui, une université qui lirait par-dessus son épaule — car il n’existe pas d’autre façon de lire ce livre que la façon savante. Ulysse ne peut se lire correctement du dedans vers le dehors, du texte au paratexte, mais toujours à l’envers, en remontant des notes jusqu’au texte. Ce n’est pas l’arbre majestueux promis qui lentement remue ses branches sur le roc d’une Irlande de rêve, mais un singe savant polyglotte qui ne parviendra jamais à nous faire oublier qu’il a été éduqué, et de façon très complète, par les jésuites. Joyce n’en finit pas de nous rappeler qu’il est, à peu de chose près, un prêtre défroqué, un exhibitionniste qu’on voit sans cesse remonter à l’assaut de la page — ce goût de l’exhibition, c’est ce que les premiers lecteurs de Joyce, ainsi que la censure américaine, ont remarqué tout de suite.

Ce mélange d’érudition et d’impudeur, qu’on n’avait pas revu depuis Rabelais, l’auteur d’une autre œuvre monstre de l’Occident chrétien, ne parvient d’ailleurs pas à faire oublier au lecteur que l’érudition, bien plus que le goût moderne de l’exhibition sexuelle, est en elle-même la forme la plus accomplie de l’exhibition : Joyce veut vraiment nous montrer qu’il a tout lu.

En cela Ulysse est bien une œuvre du vingtième siècle. Une œuvre qui aurait intrinsèquement remplacé la place du lecteur par celle du critique : une œuvre qui ne pourrait être lu que par des clercs.

Cela aurait pu marcher si, la mort récente de Godard est l’occasion de s’en souvenir, à partir des années 1950, la mythologie du critique de cinéma n’avait estompé la mythologie du critique littéraire. Critique littéraire qui au même moment, en la personne du Barthes des Mythologies, s’éparpille dans le roman vrai des choses. Et le critique de cinéma qui impose alors sa mythologie s’attache spécialement à relever les ruines de ce que l’art officiel méprise : les films à suspense d’Hitchcock, pour les fondateurs des Cahiers, bientôt les publicités, pour Daney, ou l’esthétique du camp pour Sontag.

En cela, Ulysse était un coup injouable. Bien trop minutieusement préparé pour intéresser vraiment une critique partie à peu près au même moment à la conquête de territoires nouveaux, de territoires sauvages, et d’un archipel culturel autrement plus déterritorialisé que l’Irlande de cet éternel exilé. 

Je croyais naïvement que sa modernité extrême m’aurait rendu Ulysse difficile à lire : je n’aurais jamais prévu que ce serait son ronronnant classicisme. Celui d’une œuvre pour les exégètes parue au début d’un siècle qui vit les critiques, émancipés, se mettre à faire des œuvres. 

 

Aurélien Bellanger

 

(la suite la semaine prochaine…)

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.