Tristesse du réactionnaire

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 16/07/2020

Les bonnes règles du savoir-vivre entre revues ignorent naturellement les désaccords intellectuels. On ferme les yeux sur des propositions qui mériteraient en temps normal qu’on réclame au moins un duel et on salue fraternellement un équipage qui croit encore au papier, à l’imprimé, des babioles de ce genre. Bonne nouvelle donc, le dernier numéro de Service littéraire[1] vient de paraître, sous la houlette de François Ceresa. Service littéraire se propose au lecteur comme un mensuel de l’actualité romanesque. En une, un jeunot, Chateaubriand, qualifié de « réactionnaire étincelant ». Le mot de « réactionnaire », usé jusqu’à l’os, est ici réquisitionné en bonne part. C’est amusant. L’auteur des Mémoires d’Outre-Tombe était vu de son temps comme un dangereux gauchiste. Il prônait la liberté de la presse et il tenait pour une « Monarchie selon la Charte » qui voulait dire aux bons entendeurs une conception cool de la continuité des règnes et par-dessus tout une aptitude à prendre des claques de la part du réel. La Révolution avait été une de ces claques que l’on ne revoit que deux fois par dix siècles.

Oui, il est amusant de voir aujourd’hui Chateaubriand récupéré par des gens que lui-même détestait. Il détestait spécialement les fétichistes de la tradition, il ne craignait pas d’être jeté à la mer par la furie des événements. Rien n’excitait sa verve ironique comme les gémissants de la monarchie perdue. Pourtant, lui-même eût été en droit de gémir dans les rets du ressentiment, les trois quarts de sa famille montée à l’échafaud. La conception qu’il se faisait de la tradition était pour ainsi dire musicale, en suites successives, pleines d’humour et de fausse modestie. Il exaspérait Louis XVIII aux dîners des Cent Jours, à Gand. Louis XVIII, qui savait lui aussi l’art d’ironiser, ne supportait pas que Chateaubriand tirât la couverture à lui en mettant les rieurs de son côté. Notre ami s’amusait d’agacer tout le monde à force de talent jeté par la fenêtre. À la parution de son Génie du christianisme, les gardes-chiourmes de l’absolutisme avaient vu tout de suite à qui ils avaient affaire : un petit-fils de Voltaire à la messe : méfiance ! Mais Chateaubriand ne tenait nullement à devenir le roi des réacs de service. Il s’en fichait. Il pensait qu’il avait rendez vous avec la plus belle femme de son temps : Madame Récamier, la Marilyn Monroe de l’Abbaye aux Bois. Il y avait d’autres candidats pour tenir ce rôle du réactionnaire, des ennuyeux comme Bonald, des chafouins comme Veuillot, des dépressifs comme Maistre. Il n’était pas de cette tribu. L’Histoire était tragique et amusante à la fois. Un « réactionnaire », même étincelant, n’est pas capable de jouer de ces paradoxes. Et au fond, à lire l’article de Romain Debluë, on se dit que Service littéraire a manqué ici d’une dose supplémentaire d’ironie. Il y a pourtant un monde au-delà de la barrière fallacieuse du politiquement incorrect. Qui ne voit désormais que le politiquement incorrect est un comble à son tour de conformisme ? Si prévisible, si peu libre au fond de sa cervelle qui ne prend pas assez l’air. On se croirait dans un salon de province, chez la tante Eugénie qui n’aime pas qu’on chiffonne ses napperons. Dommage pour Chateaubriand. Ce sera pour la prochaine fois.

 

[1] Juillet-août 2020, 2,50 €.

 
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