Tout le monde debout !

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 01/03/2017

Six heures du matin, le téléphone sonne. Drrrriiinnnng ! C’est Jean-Pierre Dandrelin qui a vu Lalaland au cinéma, il veut qu’on en parle. Devant mon refus massif, Jean-Pierre m’explique à voix forte que ce film marque un renouveau, un quart de siècle après Les demoiselles de Rochefort, surtout la preuve que l’on peut rire et même éprouver un souffle de bonheur dans l’atmosphère ambiante, terriblement années-trente qui est la nôtre. D’ailleurs, ce coup de fil matinal en est une preuve supplémentaire. Jean-Pierre ne se rend pas compte de l’heure parce qu’il est pris dans le cyclone nihiliste qui va tous nous emporter. Qu’importe qu’il soit six heures du matin puisque de toute façon, tout est foutu ? Mais ne nous affolons pas, ça bouge de partout. D’ailleurs, dans Good morning, paru aux éditions Love,Isabella Jones plaide pour un réveil à 5h30, immédiatement suivi d’exercices de Wong-Long, la nouvelle gymnastique nord-coréenne réadaptée pour nos besoins démocratiques. Jean-Pierre me montre en direct comment il faut faire : hop, hop, une dizaine de pompes ultra-zen, puis courir à travers le salon tout en lisant un poème du maître d’Isabella Jones, Mr Li, que personne n’a jamais rencontré mais dont Isabelle possède une photo exclusive, seulement accessible aux membres de la Wong-Long Society, pour la modique somme de 50 euros.

Good morning s’est déjà vendu à plus de 500 000 exemplaires. Enfoncés les Marc Lévy, les Guillaume Musso, disparus les romanciers du « grand public » qui apportaient le bonheur dans le métro. On achète maintenant le livre en pilules à raison de trois infusions par jour. Il n’y a plus de librairies, seulement des pharmacies. Avalez la pilule. Alors seulement vous sentez votre corps s’élever dans la stratosphère du Soi sublime. On a l’impression de monter en ascenseur à travers des cohortes angéliques qui battent des mains à votre arrivée. Isabella est là pour vous accueillir. Et si ce n’est Isabella, qui est très prise, c’est alors sa fidèle remplaçante, qui s’appelle tout simplement Nicole. Eh oui, Nicole est là pour vous servir quand Isabella est en tournée. Pourquoi Nicole ? Jim Thorpe, l’éditeur, explique qu’il s’agit de savoir toucher les classes moyennes. Une étude d’experts a été remise à Jim, d’où il ressort que Nicole est le prénom futur qui va tout déchirer.

Mais quel rapport avec Lalaland et la question du nihilisme, fais-je remarquer à Jean-Pierre. Ce dernier, tout en courant à travers le salon, m’explique qu’il y a maintenant une nouvelle connexion entre le cinéma et la diététique. Je proteste. Lalaland est un poème musical, une sorte de film de Woody Allen sans Woody Allen. Certes cela fait un vide. Mais enfin, il y a une pétulance et une mélancolie dans ce film qui sont de nature à bousculer les immobilismes bien au-delà des règles médicales du bio. J’ai honte d’employer ce mot d’« immobilisme » qui a l’air de sortir de la bouche des candidats à la présidentielle, du moins ce qu’il en reste. Voyez comme ils ont les traits tirés, on sent que la fin est proche. Je m’apprête à confier à Jean-Pierre le fruit de mes dernières lectures philosophiques extraites de la revue Badaboum. Mais Jean-Pierre ne m’écoute plus, il est déjà dans l’escalier, je l’entends dévaler les étages à la vitesse d’un vrai lecteur de Good morning. La journée commence. On en étions nous déjà ? Ah ou, un délicieux petit poème de Francis Jammes[1]. « Je suis dans un pré où coule l’eau froide dans l’herbe, le long des cerisiers, sur des joncs, des cailloux… » Allô Jean-Pierre ?

 

[1] De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir, Francis Jammes, Poésie / Gallimard.

 
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