Tom Wolfe. Zola de Manhattan

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 17/05/2018

On aurait presque envie d’écrire : « la Wolfe Tower », comme il y a une Trump Tower. Tom Wolfe, qui vient de mourir à 88 ans, aura figuré à lui tout seul une espèce d’œil du cyclone américain qui ne demandait la permission à personne avant de présenter ses grandes scènes à la manière d’un Zola, d’un Balzac. Nul écrivain des USA n’aura montré mieux que lui combien le récit américain est redevable aux grands romanciers français du XIXe siècle. Rien à voir avec les subtilités élégantes d’un John Updike, les malignités d’un Philip Roth. Seul compte le premier jet, l’intuition qui contient l’histoire, le film. Pour ne pas être outrageusement cocardier, mettons que Wolfe habitait aussi bien chez Dickens que chez Balzac, une sorte de synthèse en nœud papillon du roman populiste et de la satire à la manière de Jonathan Swift. Son grand roman, Le bûcher des vanités, est un modèle du genre, et en même temps si américain…

Il se moquait absolument du qu’en dira-t-on mondain, puisqu’il était le qu’en dira-t-on. Il sera amusant de composer un de ces jours prochains un double portrait Wolfe-Capote. Truman Capote, autre électron libre de la scène littéraire américaine. Il y a environ trente ans, Wolfe avait publié un pamphlet drôlissime : Il court il court le Bauhaus, charge étincelante jetée à la barbe des pontifes du Moderne. À sa manière, Wolfe lançait le « post-moderne ». Et comme Wolfe était malin et qu’il n’avait aucun goût pour les ronchonneries, son propos faisait mouche, il faisait rire, c’était bien. On se demande pourquoi un tel genre de sport est si peu pratiqué en France, qui fut pourtant la première école d’ironie. L’avenir nous dira peut-être à quel moment le rire est tombé de la poche des enfants de Molière. En attendant, Wolfe a fait le nécessaire.

Il est sûrement mort sans avoir jamais connu l’existence de Gérard Genette, qui vient lui aussi de rendre le dernier soupir. Genette était l’un des grands maîtres de l’analyse structurale qui se pratiquait comme une théologie sur les bancs de l’université au temps béni des seventies. Les trois célèbres volumes de Figures (Éd. du Seuil) ont illuminé d’une lumière rasante les studieuses années de cette période. On vient à l’instant d’en rouvrir un chapitre, au hasard. Eh bien c’est épatant ce que ce Genette laborantin pouvait receler de malice interprétative. Au vrai, Genette n’interprétait rien ; il se contentait d’observer au plus près la vie du langage dans un texte donné. Sa lecture de Proust renvoie au grand âge médiéval des maîtres en rhétorique. Jamais de symbole imposé, toujours le langage pur, dans son travail incessant, ses minuties merveilleuses qui décident de la beauté. On a beaucoup traîné le structuralisme au tribunal, pour crime de grille imposée au texte, Genette au premier rang des accusés. On a eu tort et la suite a d’ailleurs prouvé combien Genette se régalait de raffiner, en toute liberté, au descriptif des jeux du sens. Il n’était pas dupe des mirages théoriques et il faisait confiance à l’intelligence des mots, des phrases. Ce n’est pourtant pas compliqué. Le texte est une fleur, mais la fleur est aussi un texte.

 
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