Tennis, football et littérature

Tennis, football et littérature
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 17/06/2021

Quel calme tout à coup ! Quel silence, au moment où le joueur affûte son service, au bout de quatre heures de combat sur la terre battue de Roland-Garros ! C’était dimanche dernier, la finale du tournoi de tennis. Nous l’avions oublié, nous nous demandions même ce que nous faisions là, masqués, tirbouchonnés, prêts à commettre n’importe quelle facétie pourvu qu’une main bienveillante se tienne prête à nous évacuer en lieu sûr. Sortir de l’infernal huis clos de la pandémie, se passionner soudain pour la trajectoire d’une petite balle jaune, dure comme un boulet de canon : voilà qui était extrêmement intrigant et méritait quelque examen d’ « après coup ».
D’abord ceci que cette finale avait quelque chose d’exemplaire en opposant un petit jeune, le grec Stefanos Tsitsipas au serbe Djokovic, meilleur joueur mondial, taillé dans l’acier pur, ne laissant briller dans son regard rien d’autre qu’un pur désir de vicoire. Tsitsipas a 22 ans, 10 de moins que le meilleur joueur si nos comptes sont exact - ce qui ne change pas grand chose au sens profond de la sitation :
La jeunesse face à l’expérience. Quoi de plus banal depuis qu’il y a des joueurs pour s’affronter ? Oui, mais ce qui fut si fascinant, durant ces quatre heures, ça a été de voir vaciller l’Autorité au moment du troisième set. Oui, bien sûr, « Djoko » est le meilleur, mais il n’empêche qu’il va peut être s’effondrer. Ah, mais si l’Autorité s’effondre, cela veut dire qu’elle n’est plus l’Autorité, alors quoi ? Le jeune grec était sérieux, il savait qu’il venait d’entrer dans le territoire de la grandeur. Quand on se rend compte de cela (cela voulait dire que déjà, le jeune grec avait gagné, rien qu’en introduisant le doute au cœur même de l’acier), on devient soi-même, en tant que lecteur ou spectateur, un membre de la haute confrérie. Et cela change tout : les principes sont toujours là ; les dieux attentifs, mais saisis d’un certain vertige. L’impensable tout à coup pensable.
Au bout de quatre heures, les dieux ont décidé que la séance de tremblement avait largement rempli sa mission. C’est ce qu’il y a de magique et d’uni que dans le tennis, qu’il n’y a pas de limite temporelle à l’exercice. Cela aurait pu durer jusqu’au bout de la nuit et nous pourrions y être encore.
Le contraire du foot, en somme, où les esprits sont suspendus au cadran de l’horloge, sachant que la victoire s’arrache toujours au dernier moment, quand plus personne n’y croit et qu’on entre dans le grand silence mystique de la nudité radicale. Mais oui, bien sûr, le football et le tennis, de manière totalement opposée, connaissent le moment terrible du Doute. L’un parce qu’il est voué à l’implacable pendule, l’autre parce qu’il n’y a plus de pendule - ou si peu. Cela faisait du bien de sentir de telles choses flotter dans l’air de Roland-Garros.

Michel Crépu

 
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