Surmoi d’occasion

Surmoi d’occasion
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 20/09/2018

C’est la dernière potiche qu’on peut trouver pour deux euros au vide-grenier de la civilisation. On dirait un coléoptère aux ailes vaguement tremblantes, un réflexe d’autrefois. Le temps charmant du libre arbitre, émané des cornues de saint Augustin et qui vécut son âge d’or dans les bras de Blaise Pascal. C’était le temps où l’« être humain » pouvait se concevoir de la sorte, non comme une tour de contrôle dans la nuit étoilée mais presque. Et tout était dans ce « presque » où se nichait le cœur de la contradiction sublime : ce qui faisait de l’être humain à la fois un aventurier et un notaire. On ne pouvait pas être l’un sans être aussi un peu l’autre. Sinon la machine grippait, propulsait des signaux d’alarme. Le libre arbitre avait une allure de cavalier capable de bondir au dessus des gouffres, il faisait preuve de souplesse, il y avait de l’acrobate dans sa manière de franchir les obstacles. De les franchir et non de les ignorer. Tout cela était merveilleux à observer et pouvait faire l’objet d’une transmission fluide. Un art de se comporter dans le monde dont on pouvait se demander par quel miracle il avait pu se frayer un chemin jusque là. Son dernier feu ? Peut-être le jour où le brave Joseph K du Procès « décide » de se rendre à la convocation plutôt que de partir pique-niquer avec ses collègues de bureau. Pourquoi préfère-t-il passer son dimanche dans un bureau pour répondre à des questions dont il ignore le sens plutôt que de boire un bon vin de Bohême au bord de l’eau ? Personne ne pourra jamais le savoir. Tout ce que l’on peut conclure de cette décision stupéfiante est que très probablement, le libre arbitre a vécu là son dernier combat. On connaît la fin du roman de Kafka.

Ensuite, ce qui vient est d’un autre ordre. Le surmoi freudien a été la sentinelle nommée au remplacement de saint Augustin. On disserte encore sur le sens qu’il convient de donner à une telle expression. Surmoi ? Sur le moi ? Comme un vendeur de nippes à la criée monté sur une sorte d’âne ? Il y a quelque chose d’assez raide dans l’expression, comme manquant d’un certain équilibre à force de raideur culpabilisante, mais capable toutefois de rendre service en cas de nécessité. Et voilà que le philosophe Zygmunt Baumann annonce les derniers jours de cette petite horlogerie. Il déclare au journaliste italien Thomas Leoncini[1] que la société humaine est désormais semblable à une entité liquide, inapte à la Loi et au Droit, exquise et féroce comme une force qui va. Le thème de l’eau est intéressant à suivre. D’une certaine façon, il est au cœur de la spiritualité fénelonienne, pour qui les événements de l’âme sont d’une telle subtilité que l’on s’échine à vain à les saisir. La vie spirituelle, pour Fénelon, est pareille à une rivière scintillante. Or l’on ne saisit pas une rivière, on la laisse s’écouler entre les doigts. Et la merveille est qu’une telle fluidité n’empêche pas néanmoins d’aboutir à des formes solides, construites, solides. Le liquide dont nous parle Bauman ressemble plutôt à une fuite de plomberie, il évoque plus le délitement que la construction fénelonienne. Plus rien à voir, ni avec saint Augustin, ni avec Freud. Avec quoi donc ? On se heurte ici à une impossibilité de nommer, comme le plombier désolé rend les armes. Ici se quittent les vieux amis qui ont fait la route ensemble. Ceux qui en tiennent pour les avantages du monde d’avant, les autres qui ne veulent pas jeter l’éponge et sont partisans de faire un pas de plus dans le noir. Ils sont pour un équipement léger, le strict nécessaire, un « surmoi » d’occasion qui fait tût ! quand la carriole risque de verser. Ils promettent de donner des nouvelles à la prochaine étape. Les autres s’en retournent au village, ramasser de l’herbe pour les lapins. Des lapins liquides, en somme.

Michel Crépu

[1] Les enfants de la société liquide, par Zygmund Bauman et Thomas Leoncini, Fayard, 108 p., 15 euros.

 
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