SE RETIRER, AIGRI, DANS LE SURREY

| Publié le : 01/10/2020

À lire, en ce moment, surtout quand on a vécu le débat Trump-Biden à Cleveland ? Vies des poètes anglais, par Samuel Johnson, aux éditions du Sandre (2015). Quand on pense que des générations entières du monde anglo-saxon ont été formées, malaxées, par cette prose si incroyablement soucieuse de dire les choses avec précision et douceur… Joe Biden et Donald Trump ont dû en recevoir quelque chose, malgré tout, on ne peut tout simplement pas accepter l’idée d’un effondrement, cela n’est pas pensable. Comme les policiers relèvent des traces d’ADN sur le corps du cadavre, nous pourrions prélever un peu de graine de Milton ou Butler, preuves biologiques d’un temps jadis où la parole ne pouvait pas ne pas se penser poétiquement.

Samuel Johnson a été un monstre de travail, l’auteur d’un Dictionnaire de la langue anglaise qui se visite comme un monument. Rien que pour cela, il mériterait que la NRF lui consacre un numéro spécial. Rien que pour éprouver cette admirable patience du mot. Le mot « johnsonien » est comme ces fleurs qui ne meurent qu’après avoir exhalé tout leur parfum. Aucune précipitation dans ces opérations à la fois solennelles et réservées. Et puis quand sonne l’heure, on referme le précieux volume quelque part dans la bibliothèque. Un peu de morosité peut-être ? Voici Lord Roscommon, plus personne ne le connaît. Il laisse une quantité de volumes qui ne seront jamais lus. Johnson nous dit qu’à la fin, Roscommon « se retira aigri dans le Surrey ». Comme elle est belle cette petite phrase de rien du tout. Une retraite austère, piquée d’aigreur, quelque part dans une campagne où l’on entend seulement telle brise de printemps, un violon se frayer un chemin dans les airs !

Même l’aigreur du Surrey apporte avec elle quelque chose de bienfaisant, c’est merveilleux. Voilà ce que nous proposons à Biden et Trump pour le prochain débat : qu’ils lisent chacun trois paragraphes de Johnson sur les poètes de leur choix. Cela seul paraît de nature à faire revenir un peu de « noble art » dans la bagarre. Car il est bon que la bagarre ait lieu, surtout en Amérique. Mais il est bon aussi que les vieux textes de la sagesse soient présents, en background. Johnson raconte qu’il existait vers 1750 un certain Hobson dont la tâche quotidienne consistait à assurer le courrier de Londres à Cambridge, et retour. Il remplit son service soixante ans !!! Et l’américain Thoreau raconte dans son merveilleux journal qu’il a connu un chasseur de cent sept ans, qui faisait toujours la même chose, comme le facteur de Cambridge. Toutes ces choses ont fini, à la longue, par composer une sorte de tapis où poser les pieds. Elles n’ont pas disparu puisque nous pouvons encore les lire. C’est ce qui manque horriblement à l’Amérique de nos jours et Boris Johnson a beau s’appeler Johnson il est loin de l’auteur du Dictionnaire… Pauvre Angleterre qui ne sait même plus être singulière comme nous aimions qu’elle le soit.. Aigris, nous décidons de nous retirer dans le Surrey !

 

 
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