Se battre pour rien

| Publié le : 05/03/2020

Certaines images hallucinantes traversent nos écrans. Le Coronavirus recale loin derrière les armées d’Attila et les hordes mongoles. Avenues désertes de Wuhan, de Pékin, villages aux confins d’où tout est parti, chauves-souris en ébullition, etc. Qui écrit l’histoire en ce moment ? Dieu ou le virus ? Et si Dieu était un virus qui a muté ? Les hypothèses sont au rendez-vous, elles ne savent plus ou donner de la tête, c’est un moment historique qui se donne le luxe de disqualifier toute espèce de signification « culturelle ». À quoi bon la Joconde si un moucheron diabolique peut la volatiliser en l’espace d’une fin d’après-midi ? À moins de voter pour un surcroît métaphysique de morale dont Joseph de Maistre était friand. Cet enfant que vous voyez gémir et qui n’a rien fait de mal expie en réalité un crime caché dans les profondeurs de jadis. Maistre ne supportait pas les incohérences, il fallait que cela trouve une place dans un enchaînement sublime. C’est ce qui a fait de lui un grand écrivain, mais dont on pratique peu la philosophie. À quoi bon s’évertuer à lire quelqu’un pour qui le sens ne peut jamais être problématique ? On se trouve réduit à admirer la manière dont Maistre retombe sur ses pattes. Cela peut lasser, à la longue, hormis la satisfaction de vérifier que les trous sont bien vissés. L’implacable a son charme, mais limité. Son ennemi ? L’ennui.

Autre chose nous retient, plutôt que les tours de magie maistriens (nous attendrons le printemps pour y retourner). Ce sont ces scènes de familles condamnées au huis clos, à qui l’on fait monter des vivres par l’intermédiaire d’un encapuchonné qui risque sa peau à tous les coins de rue. Combien de temps cela va-t-il durer ? Nul ne le sait. Il faudrait, pour le savoir, étudier les mœurs du peuple Corona. Or c’est impossible, faute de temps. Logique de la mutation, comme si l’infâme bestiole passait le plus clair de son temps à inventer des leurres rien que pour nous embêter. Le mot « logique » est d’ailleurs impropre. Sinon à en donner une représentation à vide, sans nulle raison ni intérêt. Comme c’est mieux d’avoir affaire à un tyran dont les affaires vont plus ou moins bien, et qui commandite, depuis son bureau de grand criminel, la liste des futures victimes ! Au lieu que là, ce ne sont que brusques bifurcations dont on doit la rationalité à un comble d’absurdité. Je vais donc finir comme ça, entre les pattes de la bestiole immonde ? Il se pourrait, oui, à moins que l’on repère, ça et là, quelques enchaînements sensés, donnant à penser sur la manière de cultiver son jardin. La vérité, comme à l’ordinaire, est à mi distance de toutes ces horreurs. Il y a du digne dans cet enfer, ne serait-ce que pour ce qui concerne le « personnel soignant ». L’épidémie n’a pas de sens, mais ceux qui luttent contre, ont de l’allure. Cela peut servir dans le cas d’une prochaine invasion.

L’impression générale est d’une guerre menée admirablement sur un recoin de rocher perdu dans l’espace. Jeter l’éponge ? Vous n’y pensez pas, les éponges sont contaminées. Quelqu’un aura-t-il le courage d’en faire un livre ? Ce serait bien là une façon élégante de redonner à la littérature un sens de ses fonctions. Qui sont nobles et utiles. C’est ainsi que l’on se met griffonner la Recherche du temps perdu pour tuer le temps qui n’a pas encore été perdu.

 

Erratum sur le blog précedent, il s’agissait d’Agnès Buzyn et non Duzyn, actuelle candidate à la mairie de Paris.

 

 

 
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