Scola, l'instant de grâce

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/01/2016

Inutile d’aller chercher toute la filmographie d’Ettore Scola qui vient de mourir, un film suffit pour comprendre : Une journée particulière, peut-être un des dix plus beaux films jamais tournés. Tout le monde connaît l’histoire de la rencontre de cette jeune femme (Sophia Loren) et d’un homme (Mastroianni) un jour de défilé en l’honneur du Duce. Elle est très belle, n’est pas de la « haute », lui est un homosexuel délicat et solitaire ; ils ne devraient pas être dans ce petit appartement de rien, l’un en face de l’autre, ils devraient être chacun dans sa galaxie personnelle. Et pourtant ils sont là, en présence. Cela ne durera pas plus d’une journée, il ne se passera « rien », mais que de choses dans ce rien ! Cela s’appelle la grâce, qui n’a rien à voir avec les anges, et tout avec le mystère si simple et palpable de la solitude humaine.

Quiconque prétend faire un film, écrire un livre, composer une musique devrait d’abord se demander si le spectateur, le lecteur, l’auditeur sont en mesure de pouvoir se dire : « oui, ce film, ce livre, cette musique, sont capables de transmettre la grâce. Oui, moi lecteur, je ressens tout à coup – quoiqu’il en soit de la situation, dans un pauvre appartement de la banlieue romaine ou dans un château de Bavière, je ressens cet allègement merveilleux qui fait sentir en même temps la beauté pleine et entière, sa pesanteur insaisissable. » Que le cinéaste Ettore Scola ait pu transmettre cela le temps d’un film, voilà qui est déjà extraordinaire et fait jeu égal avec la littérature. Nous pourrions en dire autant avec cet autre chef-d’œuvre du même : Nous nous sommes tant aimés, d’une certaine façon la version « collective » de la journée particulière. Là encore, le phénomène humain est ressaisi dans sa bouleversante brièveté : c’est chez Tolstoï, chez les très grands, que l’on touche habituellement du doigt cette féerie. La féerie des vivants et des morts, les mêmes. Il n’y en a pas d’autre.

Le mot de grâce, qui a beaucoup servi, nous semble pourtant le bon mot. Il suffit pour s’en rendre compte de regarder Ruquier à la télévision. Ruquier ou n’importe quel autre, d’ailleurs, cela n’a aucune importance. La vulgarité, qui est l’autre nom du mépris, y règne là sans partage aucun. C’est impressionnant. On doit l’expérimenter à intervalles réguliers, comme un memento mori. Il y a plus loin d’un moment de grâce à deux heures de Ruquier. On vient, à l’instant, de découvrir une neuvième planète, 20 000 ans minimum pour en faire le tour ou simplement l’approcher : cette distance nous enchante par son côté inconcevable. Elle a presque une signification morale : l’abîme qui sépare la beauté réelle des artifices et des mensonges. Scola a porté le fer très profond, et d’autres avec lui. Il a touché la neuvième planète. Rêvons cinq minutes. On devrait lire les livres en pensant à ce qu’a fait Scola : le seul critère valable. Est-ce que cette page tient devant dix secondes de la Journée. Est-ce qu’elle peut toucher la neuvième planète ? Non ? Alors au panier. Voyez comme on respire mieux, tout de suite, avec une planète supplémentaire.

Michel Crépu

 
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