Samuel Johnson, ou the great Migou

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 21/04/2016

Assurément, c’est la seule chose à faire en ces temps d’îles Vierges ou Caïman, alors que votre offshore laisse à désirer et que votre bibliothèque présente de lamentables lacunes : vous jeter la tête la première dans Vies des poètes anglais par l’immense Samuel Johnson, le « docteur » Johnson, gloire littéraire du Grand Siècle anglais, surnommé de son temps  «The Great Cham », le « Grand Manitou » et que nous appellerons pour notre part, en hommage au yéti d’Hergé, the Great Migou,le Grand Migou. On a bien le droit de se distraire.

Dans le pire des cas, vous avez ouvert une fois dans votre vie ce classique des classiques de la littérature anglaise, La vie de Samuel Johnson[1] par son portraitiste James Boswell, impayable figure de gentleman à l’ancienne, quand il n’y avait pas encore exactement des gentlemen mais simplement des lords, des faquins, et des croque-morts pour faire tourner la bonne ville de Londres. Au demeurant c’est une chance de ne pas connaître Johnson, cela figure une terra incognita comme il y en a peu. Lui et Boswell bourlinguèrent au large des Nouvelles Hébrides, dont ils tirèrent un extraordinaire récit de voyage qui fut publié il y a vingt-cinq ans en langue française, aux éditions de la Différence. On s’en souvient encore tellement c’est drôle, intelligent et semblant ne jamais devoir finir. Et Boswell a été le romancier de ses propres voyages, en France chez Voltaire, en Hollande aussi bien qu’en Corse. Tout cela pour indiquer que nous sommes bien en présence d’un Anglais.

L’ouvrage monumental que publient les éditions du Sandre est dû au seul Johnson. Qui d’autre pourrait écrire comme lui les vies successives de Cowley, Denham, Milton, Butler, Rochester, Roscommon, Orway, Waller, etc. ? Taisez vous petit misérable, vous ne connaissez pas le quart de la moitié de cette partie invisible de la bibliothèque européenne. Johnson, qui avait baigné à Oxford au milieu des Grecs et des Latins parlait l’anacréontique comme nous autres le patois berrichon. C’est une délectation pour l’esprit de lire par exemple : « La mémoire se laisse pénétrer de certaines choses et en rejette d’autres, et donc, une assimilation intellectuelle digérant la pulpe du savoir et en refusant l’écorce donnait cette apparence d’élégance instinctive, de disposition particulière dont la Nature gratifie la politesse littéraire. » Qu’il se trouve encore de l’instinct dans ces couloirs qui sentent la chute de Rome sous l’escalier, voilà qui renverse notre esprit pourtant habitué aux frasques de l’archéo-humanisme. C’est un peu comme si, au détour d’un bosquet de Versailles, non voyait surgir un lion enturbanné, conduit par un enfant de la Cour (il y en avait, mais oui).

Plus personne ne lit Cowley aujourd’hui, alors même qu’au temps du xviie siècle on le récitait quasi comme du La Fontaine. Il n’y a pas à s’opposer à cela, ce serait d’ailleurs en vain. Johnson ajoute : « On pourrait dire de Cowley, Milton et Pope, que, parmi les poètes anglais, ils « gazouillent en vers » et qu’ils ont donné des preuves non seulement de leur puissance d’expression, mais aussi de leur compréhension des choses, avec une précocité telle qu’elle semble à peine croyable pour des esprits plus lents. » Ce qu’il y a d’extraordinaire, dans cette manière de penser et d’écrire qui nous échappe tout à fait, c’est le suivi des formes. La connaissance des Grecs et des Latins auxquels se mesurèrent des générations entières de poètes jusqu’à Joyce, le plus grand de tous, est une connaissance physique et conceptuelle en même temps. Sans doute ce que Johnson appelle lui-même des « poètes métaphysiques ». En penchant l’oreille, on croit entendre cette litanie violoneuse dont se berçaient ces hobereaux, sans snobisme, en portant le naturel à des sommets inégalés. Et puis ce mot de « choses » : la « compréhension des choses ». Quelles choses ? Quel mystère ! Comme tout cela est merveilleux de soin et de soupir dans le salon aux fenêtres de printemps. Ce sont les belles histoires du Grand Migou. The Great Cham.

Michel Crépu

[1] Vies des poètes anglais, par Samuel Johnson. Choix de textes, traduction et présentation de Denis Bonnecase et Pierre Morère, Éditions du Sandre, 647 p., 39 euros.

 

 
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