Roger

Roger
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 09/11/2017

Avançant dans le couloir de Gallimard, à petite vapeur, du haut modeste de ses 95 ans, quand il venait encore au comité. Roger Grenier était un être de littérature au sens le plus simple, le plus foncier, le plus paisiblement viscéral de ce terme, le plus doux. C’est quoi la littérature ? De la neige qui tombe à la fenêtre comme dans les nouvelles de Tchekhov, l’un de ses auteurs favoris (il lui avait consacré un essai exquis : Regardez la neige qui tombe, dans la collection "L’un et l’autre" de J.B Pontalis, son ami), pas le seul, loin de là. N’allons d’ailleurs pas trop vite à le baptiser dans un sens ou dans un autre. Il aimait autant Flannery O’Connor la bernanosienne d’Amérique qu’Emmanuel Bove, des faubourgs de Vitry sur Seine. Quand on essaie de comprendre ce qui reliait ces mondes d’écrivains les uns aux autres qui ne cessaient d’habiter sa bibliothèque de cœur, on se rend compte que Roger Grenier n’aimait rien tant que le son juste de la vérité. Non la vérité hénaurme qui époustoufle comme chez le gros Bloy, mais la vérité qui tinte comme une petite soucoupe de porcelaine un après midi d’été. Là, se croisent Tchekhov et Fitzgerald, Camus et Hemingway, ces écrivains-journalistes qui savent ce que vaut la notoriété : des nèfles. Alors Roger, lui demandait-t-on, quoi de neuf ? Et lui : « Camus ! » L’auteur de La peste l’avait engagé à Combat dès la Libération, il en gardait mille historiettes d’anti-héros. L’auto-ironie (il n’en est point d’autre) lui servait de radiateur portatif. De là, cet humour discret qui le faisait pouffer dans un escalier de la « Maison », au détour d’une anecdote dont il ne se lassait pas de régaler son interlocuteur du moment. On chercherait en vain quelque autre écrivain pour lui damer le pion en matière de lucidité nette. Sur le terrain de la non complaisance, de l’indifférence amusée à l’effet, Grenier était un roi. Il faut se perdre un peu dans sa bibliographie où brillent discrètement de petits chefs-d’œuvres : Avant une guerre, Pascal Pia ou le droit au néant, Trois heures du matin Fitzgerald : autant de sonates à peine jouées, comme chez les grands pianistes, ceux qui font entendre la note sans la jouer. C’est le grand art que pratiquait Roger Grenier et tant pis pour ceux qui passent à côté. L’époque où nous sommes ne donne pas toujours l’impression d’avoir l’oreille pour ce genre de silence. C’est à voir et Roger Grenier, à quatre-vingt-dix-huit ans, année de sa mort, lisait les jeunes manuscrits avec une égale attention. Il était entré au comté de lecture de Gallimard en 1963 et obtenu le prix Femina en 1972 pour Ciné-roman. Une vie avec les livres, sans cesse à guetter les miracles de la littérature, avec patience. Faire attention, mine de rien : telle est peut-être, tout simplement, la morale à retirer de ce destin littéraire si amusé d’avoir été, un bon moment, de la partie.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige
Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman, M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro…

Woodstock et après Woodstock et après
La fin de l’été a vu célébrés les « cinquante ans » ans du festival de Woodstock. « Trois jours de paix, de musique et d’amour » : c’était le beau temps où les enfants de la Beat Generation écrivaient « free your mind » au revers de leur cartable. « Ouvrez votre esprit ». Que sont-ils devenus ? Les bons apôtres ne manquent pas de dresser le requisit impitoyable d’un naufrage de la civilisation humaniste occidentale, point d’orgue d’un long effondrement au travers duquel se glisse déjà le hideux visage de Charles Manson, assassin de Sharon Tate.

Qui a peur de Boris Johnson ? Qui a peur de Boris Johnson ?
Boris Johnson a beaucoup en commun avec Donald Trump, moins le temps nécessaire à incarner Boris Johnson que n’en avait Trump pour devenir Trump. Qu’a-t il en commun ? Quelque chose qui, devant les événements de la vie politique, se résume à peu près à la formule : « rien à foutre. »

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.