Richard Texier, le monde comme atelier

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 11/06/2015

Est-ce un entrepôt, une gare de triage, une station interplanétaire ? Richard Texier reçoit dans son atelier. Inutile de chercher le chevalet, la planche. Là, d'énormes œufs bleuâtres sont suspendus au plafond et il se pourrait bien qu'ils restent là pour les siècles ; ici d'immenses cadres empaquetés attendent quelque départ, pour la Corée, l'Inde, la Chine. Une simple banquette donne à cette immensité un air de familiarité domestique. Tout est propre, à sa place. En un sens le contraire de l'atelier de Francis Bacon dont il existe une photographie furieuse, l'image d'un chaos hallucinant. Ici, chez Texier, un calme surgi de nulle part fait que le chaos se tait, n'apparaît pas. Ou plutôt, on dirait que Texier a su l'amadouer, le faire rentrer dans sa coque d'œuf intersidéral.

Il y a de l'ogre chez Texier. L'espace n'est jamais assez grand pour sa faim de le connaître. Bientôt il installera un atelier sur la planète Mars. Il vient de publier un récit autobiographique, Nager*, qui est une manière de revenir sur ses premières expériences de l'espace enfantin. À l'époque, les eaux paisibles, infinies du marais Poitevin. Le marais Poitevin, notre Amazone à nous, avec son silence, ses libellules, ses eaux noires émeraudes, toute une célébration végétale dont Texier s'est fait, au fil des années, comme le transmetteur poétique. Étrange itinéraire d'un artiste ayant su combiner à la fois le fantasme enfantin et la démesure de celui pour qui le monde entier a l'air de servir d'atelier. Ça ne doit pas être facile tous les jours d'habiter cette démesure. Les gros œufs suspendus doivent contribuer à une pacification des affaires.

Nager évoque un itinéraire pictural marqué par le surréalisme mais aussi une fascination pour le monde réel, le monde marin. Les tableaux de Tanguy, qu'on a un peu oublié aujourd'hui et que Texier a gardé pour sa matrice personnelle. Le monde surréel d'un côté, le monde réel de l'autre. Lequel des deux est le plus proche de notre intimité de voyageur sur la terre ? La réponse n'est pas si aisée. Il fut un temps où l'artiste n'hésitait pas à introduire des objets dans son mode pictural, des sextants, des objets de navigation, peut-être des créatures animales. Son monde d'aujourd'hui a quelque chose d'épuré et de cosmique. Quelqu'un a dit qu'il n'y avait pas de son dans le cosmos. Il est assez curieux de se dire que cette œuvre de Richard Texier poursuit sa trajectoire dans un cosmos hors son.

On dit aussi que les livres ont un langage. C'est une autre histoire. Celui que Richard Texier vient d'écrire est une manière de jeter l'ancre, sans jeu de mot s'il vous plaît. Un livre comme une petite nacelle que les gros œufs suspendus voient passer avec étonnement. Bon voyage !

Michel Crépu

* Éditions Gallimard, 2015.

 

Commentaires

Jonathan W. | 13 juin 2015
Cette mise à jour est providentielle  ; le site centenaire-nrf est une précieuse mine de renseignements. Je me réjouis d'autant plus au vu de l'inefficience du précédent serveur (le site ayant été bien trop souvent en panne ; le ratio accessibilité/maintenance était effrayant). Quand pouvons-nous compter sur la disponibilité, à nouveau, des tables des matières NRF ? Heureux de vous lire.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Un soir au Châtelet
On donne en ce moment au Châtelet Un américain à Paris, le chef-d’œuvre de Georges Gershwin dont Vincente Minnelli fit le film que l’on sait. Gene Kelly descend les Champs-Élysées comme un matelot faisant escale, il est heureux, la vie est belle. La coupe de son pantalon est simplement parfaite. Qui a donné à Dieu cette idée de créer Paris, un paradis sur terre ? On cherche encore la réponse. Ella Fitzgerald s’est elle-même posé la question, on pense à elle quand on entend redire pour la merveilleuse millionième fois « They Can’t take that away from me »...

Léonard, seul
Une exposition Leonard de Vinci se tient au Louvre, elle va durer deux mois. C’est l’expo monstre de la fin de l’année. Ceux qui voudront voir La Joconde en vrai devront prendre leur ticket, comme pour le reste, d’ailleurs. L’historien Alphonse Dupront voyait dans les cortèges de visiteurs d’expositions un équivalent des pèlerinages médiévaux. Au XIIe siècle, on traversait l’Europe pour toucher le tibia de saint Gontran. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon le tibia.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.