Requiem sur Combray

Requiem sur Combray
| Publié le : 02/09/2021

La scène se passe non loin du célèbre Combray. On enterre Madame L., une figure familière aux habitués du bourg. Ils sont d’ailleurs tous là, avec leurs mines graves, ils sont chez eux, la mort appartient aux cycles de la vie agricole, des saisons, des rendez-vous permanents que la nature se donne à elle-même. Tout autour de nous, c’est l’immense plaine de Beauce, avec ses lignes droites, ses vieux clochers de pierre, ses coqs rouillés par les pluies. Il est difficile de ne pas penser à Péguy, mais ce n’est pas obligatoire. Car ce qui frappe le plus, ici, c’est le silence de la terre, la trace des socs, les murs des fermes, comme des forteresses. Rien pour le pittoresque, tout pour l’espace, le ciel, les jets là-haut, qui filent vers Los Angeles.

Naturellement, je pense à Proust. Depuis l’autoroute, les signaux indiquent la direction. Ce coin de Beauce a-t-il quelque chose à voir avec l’auteur de La Recherche ? Oui et non. Oui, parce que le clocher du bourg est un cousin de son alter ego proustien. J’admire les vitraux rouge vif et chasubles d’or, si je ferme les yeux, je suis comme le petit Marcel saisi de stupeur par la beauté immobile des Guermantes. Non, parce qu’il ne sert évidemment à rien de chercher les plis et les coins qui assureraient de la justesse de cette réplique littéraire. Je pense au grelot qu’agite Swann quand il vient dîner, les soirs d’août. Tout est là, soudain, dans l’air ambiant. Inutile de chercher les complications. Je dînerai donc avec Swann.

Au cimetière, fin d’après-midi, l’heure du frissonnement des grands peupliers. Il y a là des morts qui remontent à 1875. L’époux, tout neuf dans son habit de veuf, est assis sur une chaise, devant la tombe ouverte. On attend l’arrivée du fossoyeur. Il n’y a que du silence pour ce soir d’été. Le cercueil attend son moment, il a son secret de petite boîte bien fermée. C’est ainsi qu’on fait avec les morts dans le monde des vivants. Un peu plus tard, dans un jardin où les amis, la famille peuvent se dévisager, mesurer la trace du temps sur les visages. L’époux dans son habit d’homme veuf sourit à une vielle cousine. Ce n’est déjà plus l’heure du De Profundis. Le papotage a repris son babil, dans la lumière de plaine dorée. Il paraît qu’à Bornéo, dans le silence végétal, les oiseaux du soir font une aubade à la forêt. Requiem pour un mercredi soir d’été.

Michel Crépu

 
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