Réponse à Léo Scheer concernant son désir d'en finir avec la littérature

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 17/09/2015

On s'en veut un peu d'obliger Léo Scheer à se lever aux aurores pour scruter l'aube banale qui se lève. Nous nous sommes permis cette image légèrement pompière dans un récent numéro de la NRF, qui n'a pas plu au directeur de La Revue littéraire. C'était au sujet du roman de Jean-Noël Orengo, La Fleur du capital (Grasset), livre que nous jugions assez fort pour faire l'objet d'un commentaire, contrairement à d'autres. Et puis aussi, c'était pour consoler chrétiennement les orphelins de la Grande Littérature qui mettent psychiquement un cierge tous les jours à la mémoire d'une histoire légendaire. C'est pourtant une chose assez simple d'aimer son temps autant que de le haïr.

Visiblement, Léo Scheer n'y arrive pas. Il n'est pas le seul. Il y a beaucoup d'infirmes dans son cas. N'écoutant que sa divine colère, il écrit tout de go qu'il veut « en finir avec la littérature ». Voilà qui est singulier : Léo Scheer, directeur de La Revue littéraire, veut en finir avec la littérature. Il veut faire une revue, mais il veut aussi la tuer. C'est comme de vouloir faire marcher une voiture en jurant partout qu'on ne lui donnera pas une goutte d'essence. Et le voilà récitant son catéchisme du « roman national » perdu quelque part sur les routes de Juin 40. Nous connaissons ce catéchisme pour l'avoir débité aussi, des dizaines de fois, comme un chapelet. Nous n'ignorons pas sa vérité, tout comme il est vrai que l'Everest fond de trois millimètres par an, mais on voit bien que ce « kit » d'interprétation ne suffit pas.

Il y avait peut-être un « roman national », il est mort, voilà tout. En 1949, quatre ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Samuel Beckett écrit L'Innommable, roman écrit en français. Ce livre relève-t-il du « roman national » ? Évidemment non. Mais en revanche, il est l'un des deux ou trois livres capitaux pour cette période qui s'ouvre alors. Le fait qu'il ait été écrit en français par un Irlandais qui avait été l'intime de Joyce, voilà qui devrait interpeller Léo Scheer, qui n'a peut-être même pas lu encore ce livre – ce qui n'est d'ailleurs pas un reproche. Nous sommes en retard sur tout, n'est-ce pas. En 1949, Beckett désintègre le cogito cartésien. C'est un événement littéraire et métaphysique de premier ordre. À côté, le « roman national » a l'air d'un vieux manteau pisseux.

Cela intéresse-t-il Léo Scheer de refaire son retard ? On ne le dirait pas. Au contraire, il ferme les volets, coupe le courant et se plonge dans un chapitre affreusement ennuyeux du philosophe Zizek qui figure en tête de sa Revue. M. Zizek, interrogé par le cher Alain Finkielkraut, ferait prendre un rondeau de Mozart pour un accordéon de Basse-Autriche. Comment Léo Scheer peut-il dormir, dans ces conditions ? La nuit, le spectre de Valérie Trierweiler lui apparaît en songe, c'est un moment terrible. Madame Trierweiler résume-t-elle la « littérature » à elle toute seule ? Pourquoi Léo Scheer fait-il semblant de le croire ? Pourquoi ne nous donne-t-il pas son avis, en bien ou en mal, sur le livre de Jean-Noël Orengo, ou d'un autre, au lieu d'avoir des hallucinations avec l'ancienne Dame ? Et pourquoi enfin, cette basse sociologie du « tout le monde n'a pas la chance d'avoir été violé à 16 ans » qui donne au lecteur la sensation d'un vulgaire, pour le coup bien de ce temps ? C'est drôle comme la vulgarité vient toujours à la rescousse de la paresse.

Alors bien sûr, il faut lire un peu, rouvrir les volets. Ne pas se contenter de bons mots foireux. Depuis un mois que dure la « rentrée littéraire », il y au moins 10 romans qui eussent mérité qu'on mette la sonnerie. Et même, puisque Léo Scheer est si attaché au « roman national », pourrait-il se procurer le singulier ouvrage de Judith Perrignon, Victor Hugo vient de mourir (Éditions de l'Iconoclaste), où l'on voit ce que c'était que vivre dans un pays où la Littérature était la Reine. Il est vrai, ce temps est clos et Léo Scheer, pas plus que moi-même, n'y pouvons rien. Cela ne change rien à l'affaire, à moins d'opter pour le cimetière et la petite planque pseudo subversive à l'abri. En se gardant bien de prendre le moindre risque. Bonne nuit M. Scheer.

Michel Crépu

 

commentaires

Paul-Jean | 24 septembre 2015
Question technique. Je m'aperçois que je lis plus aisément les pages de la NRF que celles de la Rddm. Pour cette dernière, il me semble que j'avais noté que vous utilisiez à l'époque la police Verdana 11. Accepteriez-vous de me communiquer la police de la NRF (Artaud et les post-modernes) ? D'avance merci. Bien à vous.

 
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