REDA, DERNIERES NOUVELLES DU FOND DE L'AIR

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 25/11/2020

Jacques Réda publie ses chroniques écrites pour la NRF entre 1988 et 1995. Cela nous fait penser à ce pharmacien de province qui contenait ses poudres tout là haut sur l'étagère où se trouvaient déjà les anciens traités de médecine. Il ne faut pas s'y tromper toutefois, car derrière les bocaux étiquetés dans le latin de La Fontaine, on trouve encore de ces pochettes, rangées elles aussi, dans l'ordre qui sied à l'amateur de jazz qu'est Jacques Réda, "Jack the Reda", entre Lester Young et Count Basie. Ce recueil de chroniques porte en titre général : Le fond de l'air. C'est une manière de répondre à la question de savoir ce qui préoccupe un écrivain, un poète. La crise climatique a fait voler en particules nucléaires ce qui "autrefois" répandait derrière soi une odeur de prunes à la manère de Jean Follain, le Follain de L'épicerie d'enfance. Ne cherchons pas à résumer ce précieux bagage et laissons le au contraire répandres ses particules dans l'air ambiant. 

A ce sport particulier qu'est la "rêverie du promeneur solitaire", Réda apporte ici une liasse de précisions qui devraient figure en tête d' un de ces rapports sur " le moral des Français" qui nous proéccupe tant ces temps-ci. Chacun a bien compris que nous avions changé de monde sans avoir été mis au courant. On a remué des meubles pendant la nuit, on a fait rouler des vailses et soudain , au matin, la surprise. Où sont-ils passés ? On les voit disparaître à l'horizon avec encore de vagues bannières flottantes, derniers vestiges de l'invasion mongole. Nous restons euls avec des souvenirs d'odeur, des visages dont on a perdu le nom. Ce qui a disparu, c'est la "frontière" , comme dans les romans de l'Allemagne romantique qu'aimait Larbaud. La frontière nous assurait que la route sur laquelle nous faisions racler nos sabots avait une histoire, à défaut d'avoir un sens. Réda note: "Quelque chose cependant subsistera et doit subsister des frontières, qui est le pouvoir proprement magique qu'elles détenaient, la capacité d'émotions qu'elles augmentent chez l'être prêt à entrer dans un autre monde et qui doit se trouver en règle pour passer... On remarque d'ailleurs que les frontières se sont durcies à mesure que mollissait le sentiment religieux. Comme si d'instinct l'humanité avait voulu reconstituer un rituel d'épreuves, la guérite de la douane remplaçant la barque de Charon." Comme tout cela est bien dit ! Nul doute que le douanier lèvera la barrière à notre arrivée. Nous avons prévu tout le nécessaire. Réda trouve que cela lui fait penser aux promenades de Claudel "arpentant le Schleswig", il pense aussi à la disparition des " zones frontalières" et nous savons désormais qu'il faudra à l'avenir, consulter le guide Réda comme d'autres consultaient le Baedeker. Il a tiré le bon numéro, il est devenu copain avec Charon qui s'ennuyait un peu à attendre le client. Cela peut faire penser encore à cette nouvelle de Tchekhov où un pauvre jeune moine, chargé de convoyer les fidèles jusqu'à une chapelle solitaire au milieu du lac, est tout triste  à l'idée qu'il ne verra jamais la chapelle. Nous autres qui prévoyons de fêter la Noël à l'abri du virus auront à coeur de donner un louis d'or au jeune passeur qui nous mènera sur l'île, pas plus de trois passagers. Et d'envoyer à Jacques Reda un certificat de domicile dûment tamponné. 

 

Jacques Réda, Le fond de l'air, Gallimard, " Les Cahiers de la NRF", 121 p., 12,50€.

 
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