Raphaël Enthoven, prélude à l'après-midi d'un faune pressé

| Publié le : 01/09/2020

Qui l’eût cru, l’ancien damoiseau de dame Bruni, nous servant un élixir de sa fabrique, moitié d’une sorte de pensionnat familial « déjanté », moitié des notes de cours de la rue d’Ulm et d’autres moitiés encore, finissant par faire un livre, celui-là même que nous avons entre les mains ? Essai autobiographique ? Roman comme il est dit en couverture ? Rapport d’activité administrative ? Poème-confessionnal ? Tout cela à la fois, bien entendu, mené à la vitesse du cheval galop comme quand on part en excursion au mont Saint Michel sans avoir consulté la météo. Un aphorisme à la minute, avec pile rechargeable : on comprend que l’auteur conjugue le titre proustien à sa propre boîte de vitesse : il a prévu gros, et sans ciller, on n’est pas là pour bavarder en route. À la fois fougueux et anxieux. Raphaël Enthoven donne l’impression de frapper aux portes dans l’espoir que quelqu’un comprenne, en dépit de tout. Et dans ce « tout », il y a justement ce livre.
Les annales de Narcisse retiendront le « un jour je m’aperçus que j’étais beau », qui revient à traverser les chutes du Niagara sur un fil à linge. Et ça passe, au nez et à la barbe des rieurs qui ne fréquentent guère les chutes du Niagara. Pour mieux comprendre , il faut s’attarder au prodigieux personnage d’Isidore, beau-père du narrateur, psychanalyste à la manière du forgeron de notre enfance. Il a du goût pour les coups à donner au rejeton qui résiste, sous les yeux de sa mère, bien embêtée. Isidore pourrait, dans un film tiré du livre, jouer le rôle du « dab », le patron pour bandits façon Gabin. Mais ce « dab » est trop médiocre pour arriver jusqu’à une telle hauteur. Le récit que Enthoven donne des ces années d’enfance cauchemardesques jette une sombre lumière sur ces fameuses années 68 qui n’auront pas eu leur « dab », une figure d’ autorité qui tienne debout comme aurait pu être Lacan, très présent dans le livre —–mais Lacan ne pouvait pas être à la fois le Père et l’anti-Père. Tout cela est devenu terriblement fatiguant à la longue. Retenons simplement que cette figure d’Isidore est le personnage le plus réussi du livre, qui compte beaucoup d’autres figures fameuses de ces années. Cela est un jeu de les deviner à la lecture, et c’est le moins intéressant. Isidore est le moins connu et il est le plus fascinant.
A retenir encore, l’étonnante description de BHL à table : un char d’assaut qui avance, quoi qu’il en soit, sans demander son reste. Dans le torrent de commentaires nuls qui s’efforcent de saisir le personnage étonnant qu’est BHL, les lignes de son observateur sonnent justes. Et puis quoi ? Les raisons d’un mariage lacano-kitsch du fils de Jean-Paul Enthoven avec la fille de Bernard-Henri Lévy font crépiter la vigilance de nos radars. Il y faudrait le scalpel proustien passant au crible les derniers salons du verdurinisme généralisé comme quand nous lisons Gala chez le coiffeur. Trrrrèèès important ! dirait Sollers. Proust est d’ailleurs le vrai « dab » de ce livre, quand on y pense. Le radar qui enregistre. Raphaël Enthoven se sert du même radar sans éviter toujours les trous d’air. Les aphorismes électriques ne suffisent  pas à écoper par gros temps. Mais il y a bien une traversée. C’est la curieuse singularité de ce roman qui brûlait de prendre la route. Chose faite.

 
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