QUI LE SAIT ? QUI S’EN SOUVIENDRA ?

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 10/12/2020

C’est un entretien de Giscard avec Frédéric Mitterrand. On a vu cela à la télévision, sur la chaîne parlementaire. L’ancien président parle de littérature et de poésie, il récite le poème de Baudelaire, le fameux « vert paradis des amours enfantines ». Le ton est posé, calme, sans la moindre affectation rhétorique. On écoute les vers arriver les uns derrière les autres, comme on déroule un papier chinois. La voix de Giscard ne résonne pas, elle dépose. Le poème de Baudelaire est un des plus beaux. On y entend les « violons derrière les collines ». C’est le Baudelaire qui ressemble à Rimbaud, celui des petits comédiens qu’on aperçoit en lisière d’un champ, dans les Illuminations. Giscard, Baudelaire, la télévision, Frédéric Mitterrand : soudain, Il y a simplement quelque chose à saisir de cette improbable réunion. C’est la question de l’intimité qui concerne l’ancien président. Durant tout le temps de sa présidence, c’est ce qui lui a été strictement refusé. Or c’est ce qu’il y a de plus précieux dans cette histoire dont Giscard est ressorti broyé. Quel étrange destin pour ce politique d’avoir été ainsi écrasé par le malentendu. Il n’avait aucune chance de s’en sortir. Depardon dit que Giscard voulait qu’on passe du Mahler sur les images du film. Quelle idée ! C’est bien pour la postérité de Mahler et catastrophique pour ce que Depardon veut faire voir : le réel des voix d’une campagne électorale, la voix même de Giscard, toujours si empâtée avec élégance, au beau milieu de la foule comme une rock star.
Ce qui est émouvant, dans la diction du poème de Baudelaire par VGE, c’est que les mots paraissent soudain délivrés. Il n’y a plus de président qui tienne, ni de quoi que ce soit qui ramènerait dans les filets de l’interprétation idéologique. Pompidou était lui aussi passé à travers les mailles du filet, récitant Eluard en pleine conférence de presse, au moment du suicide de Gabrielle Russier. Mais il y avait la gravité publique d’un événement exceptionnel. Avec Giscard, c’et très particulier, et si différent là encore de Chirac et son amour des arts premiers. Il apparaît, huit jours après sa mort, sur un écran de télévision, un soir de semaine, alors que l’épidémie fait rage au dehors. Nous sommes si loin de cette fin des années 70 qui va ouvrir grandes les portes au règne mitterandien. C’est un très bon moment pour observer l’étrange Giscard, avec son incroyable assurance et sa solitude présidentielle. Depardon a jeté une lueur dans cette pénombre. Chirac détestait la pose « intello ». Giscard aussi. Ces deux présidents se moquaient comme de leur première chemise de gagner les suffrages du café de Flore. Mais il est vrai qu’on s’en fiche de savoir l’opinion de Saint-Germain-des-Prés. Ce qui nous touche, en revanche, c’est ce moment d’intimité qui n’a pas le droit de cité et que Giscard n’a pu que laisser entrevoir, le temps d’un poème. Les mots de Baudelaire dans le silence d’un entretien par ailleurs, somme toute, assez banal, comme tous les autres. Sauf qu’il y a encore un moment étonnant où résonne cette double question : «  Qui le sait ? Qui s’en souviendra ? »

Plus de quarante années ont passé sur cette histoire française. Giscard sait que tout cela partira au néant, le moment venu, quand il répond aux questions de Frédéric Mitterrand. Tout ne fait alors que commencer. Avec De Gaulle, il n’y avait rien de tel. De Gaulle ne parlait pas le langage de son intimité d’homme et nous ne verrons jamais son « vert paradis d’amours enfantines ». Il n’est même pas certain qu’il y en eut jamais un. Il est étonnant, plus de quarante ans après, de constater que l’enfant, c’était lui, Giscard. Qui le sait ?

 
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