PRESIDENTIELLES. LA FOIRE DU TRÔNE

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 06/04/2017

À un tabouret près, c’eût été la Cène, moins Jésus. Les onze candidats semblaient plutôt tenir d’une philharmonie de province invitée à Paris pour jouer dans un beau kiosque. On pouvait voir de près ces conscrits venus avec leur bardât, comme par exemple M. Jean Lassalle, ou bien M. Jacques Cheminade, dont le nom doit figurer dans un roman de Georges Duhamel. Au moment de démarrer une phrase, M. Lassalle dit toujours : « mes chers compatriotes » et le « compatriote » déboule au micro comme un violent torrent de montagne aux crues de printemps. Et le mot « commune », dans sa bouche, est un chapitre inédit de Giono. Ce n’est pas un hasard si M. Lassalle est candidat à la présidence : c’est quasi biologique. Il ne sera pourtant jamais élu. Il n’en tient pas rigueur à l’électorat. « Pas de souci » ajoute-t-il, quand on lui demande de se taire. Avec sa tête en balai de crin, M. Lassalle pourrait sans doute faire aussi bien que Donald Trump, qui porte sa chevelure comme une perruque. Oui, sans doute, il pourrait faire aussi bien. Pourquoi non ?

M. Fillon, quant à lui, fixait un point quelque part devant lui, priant le Ciel que cette séance atrocement démocratique cesse au plus tôt. Posture quasi christique qui convient peut-être à cet homme décidément mystérieux, confiant naguère à un micro « qu’il était chrétien ». Pourquoi non ? Pourquoi M. Fillon n’aurait-il pas le droit de se dire « chrétien » ? Il faut bien que les soutiers du salut, qui travaillent pour la divine providence, remplissent leur carnet de commandes. Et puis M. Fillon, s’il n’est pas élu, aura au moins fourni à la littérature un cas d’école pour apprentis romanciers. Ce n’est pas rien de renouveler Tartuffe. La question serait maintenant : « jusqu’où Tartuffe se connaît-il comme un Tartuffe ? Est-ce qu’il y a une zone encore plus cachée ou bien Tartuffe est-il un terminus ? » Des journalistes sérieux ont vu hier soir que M. Fillon, tout en étant là, n’était absolument pas là. Cela se voyait bien, en effet : cette sensation d’homme enfermé en lui-même jusqu’à ce que M. Poutou lui mette un pain en pleine gueule, comme au temps de 1789. Rien n’a changé depuis 1789, à un point extravagant. Certains s’étonnent qu’il y ait autant d’anti-européens à la candidature. Mais c’est le contraire qui serait stupéfiant. M. Poutou avait une petite claque pour lui, dans la salle. On voyait que cela lui faisait plaisir de s’en payer un, du « grand patronat ». Il lisait son papier, sans l’éloquence révolutionnaire d’un Mélenchon. Mais c’est que M. Mélenchon est un intellectuel. C’est lui-même qui le dit. J’aime cela, dit-il, « être un intellectuel ». Voilà qui n’est pas d’un Tartuffe.

Quant à M. Macron. On eût dit l’un de ces volatiles aquatiques, à mi chemin du flamant rose et du toucan-toko, qui se dressent tout à coup, au dessus des joncs. Quelle acuité ! Quelle clarté dans le regard ! Il faut dire que cet angelot est au centre des spéculations. Les titans de la pensée médiatique, un Luc Ferry, un Franz Olivier Giesbert, travaillent la nuit à essayer de définir un mutant qui leur échappe. Il y a du E.T. chez Macron. Un chromosome en plus, ou en moins, qui dérange la boutique officielle. La boutique n’aime pas qu’on la dérange au moment de faire son inventaire. Et pourquoi cet angelot, moqué par les jaloux, n’arriverait-il pas à ses fins ? Parce qu’on a 39 ans, on n’a pas le droit d’être président ? Ce n’est pas ce qui nous inquiète, mais certain flou dans le concept, flou bien typique des fourneaux de la fameuse revue Esprit, dont M. Macron fut l’un des marmitons. Les titans de la pensée médiatique avaient d’autres astrologues pour leur dire le chemin. Mais les astrologues se sont égarés en route et se retrouvent comme des gros niais en face d’un jeune homme qui ne paraît jamais à court. Ce n’était pas ce qui était prévu dans le contrat. Un virus s’est introduit dans la machine à programmation. « C’est très amusant », comme nous dit une personne du milieu.

Reste Marine la matrone. À côté de Mme Arthaud, qui ne sourit jamais, elle paraît une dame patronnesse. Où est passée la nettoyeuse des écuries d’Augias ? Balayée à son tour. Ce qui lui donnait l’allure d’un tank capable de tout dévaster sur son passage a maintenant l’air d’une charrette des quatre saisons. Quelle différence avec la passionaria trotskyste ! Mme Arthaud, on le sent, n’hésiterait pas à nous expédier dans le grand nord sibérien d’un coup de plume. Elle n’a même pas voulu figurer sur la photo de groupe, à la fin de l’émission. C’est dire à quel point elle ne lésine pas sur la notion d’ennemi. Ce n’est pas à elle que l’on fera avaler la fausseté d’un au revoir qui ne dupe personne. M. Mélenchon aurait pu se joindre à elle pour un duo final anticapitaliste. Mais M. Mélenchon était d’humeur mélancolique. Il parla des beaux jours et du bonheur, il allait peut-être pleurer un peu. C’était, à vrai dire, le moment le plus étonnant de cette soirée. Lorsque nous allâmes nous coucher, bras-dessus bras-dessous, Macron-Lassalle, les joyeux flonflons de BFM résonnaient encore à nos oreilles. On s’en souviendrait. Il était temps.

Michel Crépu

 
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