Prélude à l’après-midi de quelques faunes

| Publié le : 20/06/2019

Il n’est jamais très bon pour la santé de rester quinze jours sans parler un peu de Marcel Proust. Le plus mal portant de nous tous finit quand même par être le pourvoyeur d’énergie number one. C’est un point commun aux géants de l’art et de la littérature de se déplacer dans le monde comme des vieux oiseaux au bord de la dislocation mais qui ne se disloquent jamais. Avec Proust, c’est constamment. On se dit qu’il ne va pas tenir et puis il tient. Voyez-le en pleine nuit, se faisant conduire au Ritz pour y déguster un sorbet, à quelques semaines de sa mort : c’est un défi aux lois de la pesanteur humaine. Défi relevé comme si de rien n’était – ce qui d’ailleurs ne l’empêche pas d’écrire le lendemain à un ami « qu’il est mort ». Proust est, de loin, l’écrivain qui a le plus souvent devancé la mort. Sa propre mort, je veux dire. Tout cela donne le tournis : c’est quelque chose de vivre en mort, sans rien manquer du film en cours. Proust n’avait pas le temps d’expliquer ces féeries de la condition humaine qui étonnaient son entourage. La fatigue devait lui être une sensation étrange, comme au sortir de dix heures d’écriture. Une grande nappe de douceur le recouvrait à la manière d’un linceul, une sorte de phénomène météo. C’est dans de tels instants qu’on eût souhaité admirer l’auteur en repos. Ou bien au contraire, en plein boum. Les fameuses paperolles nous en disent quelque chose d’incroyable : ce grignotage de musaraigne n’ayant de cesse d’étendre son territoire sur l’abîme du temps.

Franck Maubert, qui vient d’écrire un beau livre sur son ami le peintre Francis Bacon[1] nous offre une fenêtre sur le même spectacle. Un Minotaure dans son atelier, aux prises avec le chaos, la déglingue générale. Mais Bacon est de la même espèce que le Minotaure Proust : il traverse le chaos comme d’autres la rue. Regardez-le, à cinq heures du matin, retour d’un bar ou en route vers l’atelier : spectacle inouï d’un forçat qui s’amuse à créer des choses « plus fortes que la vie ». C’est quoi, « plus fort que la vie ? » Allez voir un tableau de Bacon, relisez au hasard une page de La recherche. Il faut savoir là-dessus, que Proust adorait lire les livres d’histoire de l’art au XIIIe siècle d’Emile Mâle. Voilà encore un genre de Minotaure, pourtant bien sage, bien érudit comme il faut. On lit, et puis soudain c’est l’Autre qui surgit. Mâle raconte l’histoire d’un ascète perdu dans le désert à la recherche d’un collègue encore plus cinglé que lui, ne se nourrissant – comme Proust – que de sauterelles. Il arrive à dénicher son ami, mais ajoute Mâle (qui recopie pour nous le chroniqueur médiéval) « il n’eût jamais découvert sa retraite, s’il n’eût été guidé, d’abord par un centaure, puis par un faune, enfin par un loup ». Quel admirable trio ! Le centaure en premier, suivi du faune et du loup. Comme on comprend que Proust pouvait adorer lire ce genre de folies. Et Bacon, donc : comme il aurait fait son affaire du faune – un faune peu debusséen il faut bien le dire pour un prélude d’après-midi, mais après tout pourquoi pas.

Ce qui frappe le plus, à la lecture du livre de Maubert, c’est la sensation de douceur et les yeux bleus enfantins de Bacon. Il ya là comme un secret qui n’en est pas un. Le Minotaure n’est pas un monstre mais un enfant qui habite la grotte terrifiante. Il n’y a que lui pour ne pas craindre que les mâchoires ne se referment, que lui pour gambader avec le loup au milieu du désert. La douceur est le dernier avant poste avant l’inconnu. Plus d’adresse au-delà de cette adresse. Proust et Bacon faisaient partie de ces rares à avoir marché non pas sur la lune, mais sur quelque chose qui n’a pas de nom, une terre encore jamais foulée, plus forte que la vie. Demandez au loup.

 

[1] Avec Bacon, Gallimard, 2019, 144 p., 9,50€.

 
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