Pourvu que ça commence !

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 15/06/2017

Même le bon gros vaniteux François Bayrou, sorte de Monsieur de Pourceaugnac à la Molière, ne peut pas éviter ce constat d’une cruauté certaine : il ne pèse plus rien. À la foire aux bestiaux de Pau, ville dont il est le maire, il est désormais rangé avec les bovidés de seconde classe. C’est très simple à constater. Hier encore mais quand « hier » ? Au temps des familles où les grands oncles donnaient le « la » à table ? Hier encore, un bœuf tel que Bayrou pouvait faire quand même un peu de show. Souvenez vous, je sais c’est difficile, de l’entre-deux-tours où il faillit rester dormir chez Ségolène Royal pour contrer Sarko. Un journaliste nippon lui avait demandé : « pour qui allez vous voter ? » Et Bayrou avait répondu, après un long silence, « je ne sais pas ». Mais tout cela est archi loin, privé de tout intérêt, le tsunami des fantassins d’En marche ! est passé par là. Il n’y a plus de famille politique qui tienne. L’inceste est généralisé, tout le monde est en même temps de gauche et de droite, vétéro-macronien ou bien post-progressiste néo-juppéen. Ce sont des poussières illisibles, des résidus indéchiffrables et il faut faire semblant, au bureau de vote, d’hésiter entre l’une ou l’autre de ces myriades. Mais comme il n’est plus possible d’hésiter, on se trouve dans une situation extravagante d’Harmonie avec un H majuscule. Les ennemis sont à terre, ils ne se relèveront pas de sitôt. Et quand bien même se relèveraient-ils, cela n’aurait aucun intérêt. Puisqu’ils sont morts.

Que faire ? Comment vivre dans une démocratie où tout le monde est niaisement d’accord ? Normalement, on devrait appeler cela une forme de totalitarisme. Mais « normalement » n’a plus cours non plus. Ce qui est en jeu, c’est l’espoir de survie d’une forme de négatif au sens philosophique du terme, excusez du peu. Sans négatif, rien. Pas de vie. C’est là où nous sommes rendus. Ce serait trop facile de voir en Macron une sorte de dictateur inédit. Le spectacle auquel nous sommes conviés est d’une autre cuisine. Pour l’instant, il est impossible d’y plus clair que le fond du jardin où dansent les papillons d’été. Encore une chance qu’ils soient là.

Il n’est guère que M. Mélenchon pour aspirer à jouer un tel rôle de « négativiseur ». Mais M. Mélenchon n’a pas compris non plus que la vieille poutre sur laquelle il est assis est rongée par les termites. M. Mélenchon a eu des sanglots dans la voix pour évoquer les « jours heureux » où le « peuple » allait boire un verre du côté de Nogent, vers 1936. On sait aujourd’hui qu’au même moment, dans les jolis villages d’Ukraine, les villageois étaient occupés à se manger les uns les autres pour ne pas mourir de faim. M. Mélenchon s’en moque, tout occupé qu’il est de détrousser le cadavre à la renverse de la vieille gauche. Mais l’histoire s’en souviendra pour lui. Il va donc falloir, sans esprit de ressentiment ni de préjugé, revivre en démocratie, c’est-à-dire au feu de la polémique. Sinon, cela explosera d’une autre manière. Le Jupiter qui dort à l’Élysée ne peut pas ne pas le savoir. Triomphateur et méditant la nuit sur son étrange sort napoléonien. On l’imagine, seul dans son cabinet, devant une mappemonde toute piquetée de drapeaux d’En marche ! Ah si l’on pouvait agir, là tout de suite, à trois heures du matin, sans attendre les télés ! Comme cette élection est longue, interminable ! Ainsi ne dira-t-on pas, à l’exemple de Madame mère : « pourvu que cela dure ! » mais : « Pourvu que cela commence ! »

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

QUI LE SAIT ? QUI S’EN SOUVIENDRA ?
C’est un entretien de Giscard avec Frédéric Mitterrand. On a vu cela à la télévision, sur la chaîne parlementaire. L’ancien président parle de littérature et de poésie, il récite le poème de Baudelaire, le fameux « vert paradis des amours enfantines ». Le ton est posé, calme, sans la moindre affectation rhétorique. On écoute les vers arriver les uns derrière les autres, comme on déroule un papier chinois. La voix de Giscard ne résonne pas, elle dépose. Le poème de Baudelaire est un des plus beaux.

REDA, DERNIERES NOUVELLES DU FOND DE L'AIR
Jacques Réda publie ses chroniques écrites pour la NRF entre 1988 et 1995. Cela nous fait penser à ce pharmacien de province qui contenait ses poudres tout là haut sur l'étagère où se trouvaient déjà les anciens traités de médecine. Il ne faut pas s'y tromper toutefois, car derrière les bocaux étiquetés dans le latin de La Fontaine, on trouve encore de ces pochettes, rangées elles aussi, dans l'ordre qui sied à l'amateur de jazz qu'est Jacques Réda, "Jack the Reda", entre Lester Young et Count Basie.

Joe Biden, humilité, élégance
L’actualité américaine nous étonne par sa façon de remonter à travers les années. L’épisode Trump est-il à peine refermé que la silhouette de Joe Biden occupe désormais le cadre. Il serait difficile de trouver symétrique plus inversé : Trump était vulgaire et menteur, Biden est élégant et humble. Il pourra servir de modèle d’instruction à tous ceux qui aspirent à faire carrière dans la politique. Ce ne sera pas très difficile, car Biden n’est pas un acteur complexe. Ce qui domine, chez lui, c’est un effet de clarté.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.