Pourquoi l'Angleterre va rester en Europe

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 23/06/2016

Au pub de la NRF, les choses sont claires, les paris jetés : l’Angleterre va rester en Europe. Comment pourrait-il en être autrement alors même que la moitié du sud français, de Perpignan à Bordeaux, vit depuis longtemps déjà, à l’heure anglaise ? Louez-vous une chambre d’hôte dans le Périgord, un brave paysan du Yorkshire vous donne les clés en même temps qu’il vous fait boire un charmant petit rouge élevé par ses soins. C’est une longue histoire, une histoire d’amour, qui relie l’Angleterre à la France, à l’Europe. Il faut être devenu un fieffé sot pour ne pas voir ce qui crève les yeux. Le meurtre ignoble de la député Jo Cox est en lui-même un aveu de perdition. Qui, en Angleterre, peut suivre un tel itinéraire ? Pour RIEN AU MONDE les Anglais commettraient la folie de se détourner des petites places où l’on boit le pastis à la fraîche. Comment imaginer une situation de brusque volte-face, nos amis de Waterloo Station se détournant de nous ? Et pour aller où, je vous demande un peu. Ils deviendraient à eux-mêmes ces réfugiés dont ils redoutent la présence excessive. Il y a en effet de quoi s’effrayer, eu égard aux conséquences non assumées. Nous en sommes tous là : pris au collet par une situation inédite dans l’histoire européenne. Mais ce caractère inédit comporte en lui-même ses chemins de solutions. Les partis populistes qui font salles combles sur le thème de l’immigration ne parviennent pas non plus, nulle part, à obtenir les vrais clés : toujours cela s’arrête à un centimètre des vraies responsabilités. Pour l’avoir pressenti, Angela Merkel a pris de l’avance, quitte à encourir, dans un premier temps, le désaccord de ses propres électeurs. On verra bien. En tout cas, le pari est tenu que l’Angleterre va choisir de poursuivre l’aventure avec nous.

Revenons à l’essentiel. Quel dommage que personne ne pense à rééditer les délicieux Silences du colonel Bramble d’André Maurois, où un écrivain français si oublié et méprisé aujourd’hui savait jouer du miroir : on se comprenait soi-même en étudiant les autres, en les écoutant, en allant les voir. Maurois n’est plus lu pour des raisons de mauvais goût, d’inaptitude à la finesse, au mot d’esprit. Son insuccès posthume est le révélateur de notre propre vulgarité. On vous rit au nez si vous sortez un exemplaire des Silences de votre poche. Misère ! Ridicule ! Où fuir ? Où courir se réfugier à l’abri de la stupidité esthétique qui ronge le public français ? Une issue de secours avec la correspondance épistolaire établie entre l’Allemand Alexandre de Humboldt et Claire de Duras, 1814-1828. Elle vient d’être éditée aux éditions Manucius*, avec une belle préface de Marc Fumaroli. C’était le temps où Paris était le plus brillant salon d’Europe, où vous fumiez le cigare avec Chateaubriand chez la charmante Claire de Duras. Humboldt passait pour le nouvel Aristote, minéralogiste, philosophe, archéologue, pratiquant avant tout le monde le narrative reporting (comme Chateaubriand l’avait fait lui-même en allant à moto à Jérusalem). Cet Allemand était élégant et drôle comme un Anglais. On reste ébahi à la vue de cette Europe de l’esprit qui a sombré depuis dans les ténèbres du XXe siècle. Tout est-il perdu pour autant ? Non, puisque ce cadeau épistolaire nous arrive de l’autre côté des ombres. Ces lettres parlent encore. Tout est affaire de curiosité, d’envie de passer du temps à lire et à bavarder le soir avec les autres. Humboldt écrivait par exemple à Mme de Duras : « On a découvert en Allemagne de se faire un cerveau artificiel. On se fait ôter la partie de son cerveau dont on commence à être mécontent et on le remplace par un amalgame de zinc et d’argent et de mercure. Cela agit comme une pile de Volta. » Merveille, nous sommes sauvés !

Michel Crépu

* Alexandre de Humboldt. Lettres à Claire de Duras (1814-1828). Correspondance inédite établie, présentée et annotée par Marie-Bénédicte Diethelm. Coll. Littera. Éditions Manucius. 317p., 20 euros.

 
Recevoir une alerte à chaque publication d’un article

Derniers articles

Léonard, seul
Une exposition Leonard de Vinci se tient au Louvre, elle va durer deux mois. C’est l’expo monstre de la fin de l’année. Ceux qui voudront voir La Joconde en vrai devront prendre leur ticket, comme pour le reste, d’ailleurs. L’historien Alphonse Dupront voyait dans les cortèges de visiteurs d’expositions un équivalent des pèlerinages médiévaux. Au XIIe siècle, on traversait l’Europe pour toucher le tibia de saint Gontran. Aujourd’hui, rien n’a changé, sinon le tibia.

Julien Green, un petit rire derrière la porte Julien Green, un petit rire derrière la porte
Une vie de lecteur se compose de rencontres qui finissent par trouver leur place dans le long cortège des livres lus, retenus, aimés. Une certaine hiérarchie y impose ses choix, avec le temps. Il y a ceux du premier rang, et il y a ceux du second. Un troisième rang est même prévu, on peut y déjeuner pour pas cher, parfois mieux que dans certains endroits plus réputés. Il faut toujours vérifier par soi-même. Le Journal de Julien Green était du premier rang.

Un jour de pluie à Paris
Personne n’a oublié l’inoubliable Anthony Perkins du Psychose d’Alfred Hitchcock, mais qui n’a pas oublié les romances de l’acteur, au temps bienheureux des premières sixties, lorsqu’il chantait L’automne à Paris ? Il n’est guère que notre merveilleux Woody Allen pour lever la main, à l’énoncé du nom de Perkins chanteur. Un jour de pluie à New York, titre de son dernier film nous ramène à cette musique si charmante et profonde qu’on entend aussi bien au coin de certaine page du roman tout récent de Patrick Modiano, Encre sympathique.

> Tous les articles
Rechercher
Ok

Ce site utilise des cookies nécessaires à son bon fonctionnement, des cookies de mesure d’audience et des cookies de modules sociaux. Pour plus d’informations et pour en paramétrer l’utilisation, cliquez ici. En poursuivant votre navigation sans modifier vos paramètres, vous consentez à l’utilisation de cookies.