Pourquoi, finalement, l'Angleterre a dit non à l'Europe

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 27/06/2016

L’Angleterre a jeté à la poubelle le petit logiciel de l’UE qui sert habituellement à compliquer les choses à un point peu imaginable pour une nation de commerçants comme l’est l’Angleterre. M. Juncker doit être le seul à savoir se servir de ce maudit engin, cela fait peu de monde. Et M. Juncker est aussi séduisant pour un Anglais qu’un agent immobilier au chômage. On pouvait penser toutefois que la vieille fibre du Vieux Continent ferait sentir sa présence. On imaginait, naïvement, que les Anglais sauraient se souvenir de nos antiques attaches, mais il n’en a rien été. En tout cas pas au point de maîtriser la tendance et de gagner la bataille du « In ». Aujourd’hui une pétition circule, demandant un deuxième referendum. On s’aperçoit que quitter l’UE va être un cauchemar. Déjà , l’Écosse menace l’Angleterre de son veto : qui avait pensé que l’Écosse pourrait se mettre en travers ? Comme l’a dit un bon esprit : « on ne refait pas des œufs avec une omelette. » Cet échec sonne le glas d’une histoire commune. Depuis la Grande guerre de 14, nous avons vécu les choses ensemble et quand la reine paraissait, eh bien nous avions l’impression d’une grande tante en visite. Ce sentiment d’un destin commun, auquel la Seconde guerre mondiale a donné un écho inoubliable par le micro du général De Gaulle, nous le sentons oublié, compté pour rien. Une dame, partisane du « out » a dit à la télévision que Churchill devait être fier. Ce n’est pas si sûr.

Le philosophe Jean-Marc Ferry a eu ces mots justes (sur France Culture) , disant que depuis la chute du Mur, l’Europe avait été incapable de se donner une nouvelle frontière, un grand enjeu. Vouloir à tout prix être ensemble, s’obstiner à considérer qu’il n’y a pas d’autre choix que d’accepter une vision déterministe de l’avenir en Europe, est une aberration. Dans tous les cas, cela ne saurait être un grand enjeu. L’essence de l’esprit européen, ce n’est pas le déterminisme (économique, politique ou autre) mais juste le contraire. Ce n’est pas pour rien que l’Europe a inventé le roman. Il faudra qu’on nous explique un jour comment nous avons pu nous enfermer dans une logique si contraire à ce que nous sommes. Certes, il y avait de bonnes raisons à cela, et en particulier la volonté de faire échec à un retour de la barbarie en Europe. L’idée « fédéraliste » repose sur cette sorte d’utopie de donner des armes au « plus jamais ça ». Mais on mesure aussi l’arbre à ses fruits. Pour l’instant , les fruits de l’arbre UE ne sont pas bons à manger. Ce ne sont même pas des fruits. Notre rêve, nous avons bien le droit d’en avoir un, serait d’arriver à être ensemble sans déterminisme forcené. Pour cela, il faut un grand enjeu, et non pas seulement les rappels administratifs de M. Juncker. Les Anglais ont voté, violemment, pour une Europe des nations au lieu d’une Europe du n’importe quoi technocratique qui ennuie tout le monde. S’ennuyer en Europe est un comble pour un esprit normalement constitué. Pour de bonnes raisons (se sentir bien dans sa peau) et de mauvaises (la diabolisation de l’immigration), l’Angleterre a effectué un passage à l’acte qui sidère tout le monde. On peut en effet s’en désoler, mais peut-être cet acte vaut-il mieux au bout du compte, que des pseudo-sommets velléitaires dont il ne sort jamais rien d’autre qu’une mortifère remise au lendemain. Les Anglais ont voté pour maintenant tout de suite. Cela fait tout drôle.

Michel Crépu

 
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