Poor England

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 12/07/2018

Les Britanniques, qui codifièrent le football il y a plus d’un siècle, font figure aujourd’hui d’anciens magiciens à la rue, faisant la manche pour un repas chaud. Voyez le gardien de but, Jordan Pickford, qui a soulevé l’espoir, un instant, que le vent victorieux allait jouer avec son équipe. On avait l’impression que Pickford pouvait tout, surtout l’impossible. Pickford était au football ce que la mer était à son pays menacé par Napoléon : un mur infranchissable. C’était compter sans cette bande de lynx jamais fatigués que sont les Croates. D’abord menés dès le début des opérations sur un coup franc à vous couper le jarret, les Croates ont résisté, ils se sont redressés, ils ont gagné quasi à la dernière minute, s’épargnant le supplice des tirs au but. À Zagreb, que personne ne sait situer sur la carte, on jubilait sur la grand-place. C’était la première fois que la Croatie allait en finale. L’Histoire n’a peut-être aucun sens, il n’empêche qu’elle repasse parfois des plats qui sont bons à manger. En 98, ils avaient été privés de finale par Thuram, c’était la fabuleuse épopée des « Bleus » menés par Zidane. Aujourd’hui, personne n’a oublié et les Croates ont une revanche à prendre sous la dent. Les Bleus version 2018 ont intérêt à mettre des chaussures de montagne.

Et l’Angleterre là-dedans ? Pauvre Angleterre qui ne comprend toujours pas ce qui lui a pris de voter le Brexit. La première ministre Theresa May ressemble à une réincarnation de Maggie Thatcher, mais sans les dents. On la plaint, on l’aime de tenter, elle aussi, l’impossible, en cherchant à sortir de l’étau extrémiste mené par Boris Johnson, qui vient de démissionner de son poste de ministre des affaires étrangères. Boris Johnson, du temps où il était maire de Londres amusait avec ses frasques, ses bons mots, ses cheveux punks. On voit maintenant qu’il a mené un jeu fantasmatique totalement irresponsable et qui exaspère tout le monde. Le résultat est que l’Angleterre que nous aimons tant paraît privée de son centre de gravité. En avait-elle un, d’ailleurs ? Oui, c’était son centre de gravité à elle, fait d’un mélange inextricable de fantaisie et de gravité, de poésie et de musique : réécoutez Didon et Enée de Purcell et vous saurez ce que c’est que l’Angleterre, de Purcell aux Rolling Stones (Mick Jagger a d’ailleurs assisté au match France-Belgique). Eh bien, tout se passe comme si l’Angleterre avait perdu la main. Il lui manque de retrouver le goût du bon sens hérité de la compagnie amicale du pub, seul vrai parlement. La Chambre des Communes était un énorme pub où l’on peut tout se dire. Qu’il le redevienne !

Pour sentir la vérité profonde de ces choses, il faut mettre dans sa valise de lectures à la fois La vie de Samuel Johnson de James Boswell et le formidable journal de Samuel Pepys (réédité en "Bouquins"). Boswell et Pepys datent d’avant la nécessaire Révolution de 89 qui nous a pourtant fichu dedans. Il existe une édition de Boswell aux éditions de L’Âge d’Homme, un peu lourde à transporter, mais elle a le mérite d’exister pour ceux qui ne se sentent pas d’ « assurer » en langue anglaise. Les lire, c’est goûter à la conversation qui ne cherche pas à dominer les échanges. Juste le plaisir de bavarder en fin de journée. Il n’y a plus aujourd’hui que les Rolling Stones pour donner des bonnes nouvelles d’Angleterre, ce n’est pas si mal, remarquerez-vous. Et puis après tout, on a bien le droit de s’en aller devant une Europe à la mode de M. Juncker, président de la commission européenne, titre qui ne veut tout simplement rien dire. D’une manière foutraque, manquant de son élégance légendaire, emportée par les mauvais vents d’un pseudo-populisme de bobo richsissime, l’Angleterre cherche désespérément à redevenir la vieille noble Angleterre. Ce qui est formidable, c’est de penser qu’elle y arrivera un jour. D’ici là, Jordan Pickford devra encore arrêter beaucoup d’autres buts.

Michel Crépu

 
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