Philippe Lançon. Un Robinson des Invalides

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 05/04/2018

Ce qui frappe le plus, à la lecture de ce livre hors du commun[1], c’est son calme. Philippe Lançon, journaliste, critique littéraire à Libération et Charlie Hebdo aurait pu allonger son nom à la liste des assassinés du 7 janvier 2015 par les frères Kouachi : Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Maris. Or s’il est vrai que les morts ne parlent pas, il arrive aussi aux survivants de savoir se taire en écrivant. C’est le cas de ce livre : 500 pages qui pourraient bien résonner aux oreilles de cet ami de Chateaubriand comme une manière bien personnelle d’Outre-Tombe. Sur la carte, à mi distance du vicomte océanique et de Bernard Frank pour le tour de main, il y a un îlot solitaire : appelons le rocher de Lançon. Un ton, que les lecteurs familiers de l’auteur connaissent bien. Un point d’équilibre entre la réserve (aucun goût pour le troupeau) et la bienveillance sobre (je ne vous connais pas, mais asseyons-nous une seconde). Comme un principe de courtoisie minimale. Il faut croire que les corbeaux en assurent bien le courrier car le livre est là, ne demandant qu’à être lu pour ce qu’il est, un retour de la nuit – sans précision météo quant au lever de soleil. Lançon raconte l’attentat inouï du 7 janvier, les cinq secondes de décalage qui lui ont permis d’échapper à la kalachnikov, tout cela parce qu’il montrait une photo de jazz à Cabu. Puis le visage enfoui dans le sang des morts, le basculement de soi dans une autre existence, la route du soin médical, la chirurgie, les longues nuits où l’on compte les morceaux d’une histoire, sans plus savoir si l’on est encore du club des vivants ou bien déjà membre honoraire de la confrérie des spectres. Les deux, à vrai dire, si l’on songe aux chiens furieux du Racine d’Athalie qui se disputent les « lambeaux » où Lançon reconnaît le sien.

Mâchoire en bouillie. Une gueule cassée, qui rappelle bien sûr d’autres pensionnaires des Invalides où Lançon a séjourné près de sept mois, parmi d’autres résidences, allant d’un billard à l’autre. L’auteur en égrène les moments comme au négligé d’une guitare doucement cubaine (qu’il connaît bien), dessinant au passage les proches, la présence de Gabriela, le frère, les neveux, les parents, les amis qui écrivent, toute la recomposition d’une histoire familiale qui a l’air de marcher avec la minutie chirurgicale, entremêlant la chronologie au rythme d’une autre temporalité insaisissable. Mais ce qui frappe ici, aussi banal qu’en soit le constat, c’est la solitude. Seul comme un Crusoé du désastre, entouré certes, mais à la manière d’un cercle où le Robinson de Daniel Defoe reconnaît la définition de son nouveau sort. Le lambeau, dans la simplicité implacable de sa feuille de route, raconte la folie d’un enchaînement, le mystère vertigineux des circonstances dont seul peut-être Shakespeare nous dit un mot, au début du livre. Shakespeare, l’auteur de cette pièce, La nuit des rois, vue la veille de l’attentat et où Lançon reconnaît le seul fil possible : faire face à l’impensable, à l’innommable, rester sur le terrain. La littérature est le seul endroit, il n’y en a pas d’autre, où l’absurdité du sort ne consacre pas pour autant la défaite du sens. Du sens, il n’y en a pas. Et de cette absence, quelque chose se montre cependant, hors-champ, hors transcendance nommée, une forme de vide qui donne à écrire, fait éclore une forme. Il est curieux de se dire que cette journée inoubliable du 7 janvier figure déjà comme une sorte de Dallas du jour de la mort de John Kennedy : mais la voiture du président nous échappe, nous ne voyons que le rose fuchsia de la robe de Jackie. Ici, c’est l’inverse : couché parmi les morts. À même les morts.

Le calme de ce livre vient aussi de ce que l’auteur a gardé sa pointe de moraliste en parfait état de marche. Pourquoi s’énerver ? Sans surprise, l’auteur ne se sent pas d’un « Je suis Charlie », il n’en a pas besoin, on le comprend bien. Étonnante, cette scène de la visite de François Hollande, accompagné de Laurent Joffrin, le directeur de Libération. Occasion pour Lançon d’un double portrait en forme d’hommage à la modération, le sens des limites et la courtoisie qui va avec. Toutes sortes de choses aujourd’hui vouées aux chiens furieux, à la raillerie vulgaire. Lançon se montre ici, mais nous le savions déjà, un étourdissant analyste de son époque (plus fin que le Houellebecq et ses tours de magie). Être de son temps demande aussi parfois une forme de discrétion. Témoin cette relève, page 62, qui a l’air de rien, petit chef-d’œuvre digne d’un Vauvenargues, qui résume en trois mots tout l’enjeu des années 70-80 : « Libération, en vérité, était un lieu de pouvoir sans autorité ». Tout est dit. À cet égard, Le lambeau « fonctionne » aussi bien comme une métaphore de ce fameux réel dont tout le monde parle et que personne n’a jamais rencontré. Philippe Lançon aura souhaité nous en dire un mot, depuis sa chambre de fantassin du crayon bille. Message reçu.

Michel Crépu

 

 

[1] Le lambeau, Éd. Gallimard. En librairie le 19 avril.

 
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