Philippe Jaccottet, la dernière promenade

Philippe Jaccottet, la dernière promenade
Le blog de Michel Crépu | Publié le : 04/03/2021

Curieusement, Philippe Jaccottet, qui vient de s’éteindre, s’est imposé à nous plus par la voie du commentaire que par celle, proprement dite, du poème. On se souvient des Onze études sur la poésie moderne de Jean-Pierre Richard, où il figure aux côtés de Dupin et Du Bouchet, parmi d’autres. Ayons ici une pensée pour le grave Senancour que Jaccottet n’a pas oublié. On sentait bien qu’il y avait là un acte de présence des « poètes » à l’endroit du magistère structuraliste post-mallarméen.

Dans cette guerre décisive, Jaccottet occupait un lieu stratégique qu’il n’a jamais renié. Il y avait le traducteur de L’Homme sans qualités de Musil, resté un véritable exploit linguistique, littéraire et philosophique, mais il y avait aussi le lecteur ardent de Rilke (auquel il consacra un essai), d’Ungaretti, Hölderlin et toute la galaxie suisse romande, sous l’œil virgilien du merveilleux Gustave Roud. Quand on y observe de près, on s’aperçoit que Jaccottet a parfaitement identifié les grands noms décisifs, ceux sans lesquels tout intelligence de l’expérience poétique européenne contemporaine est impensable. Au premier rang sans conteste, l’oiseau solitaire : Hölderlin. S’il doit en rester un, ce sera lui.

Mais on se trompe aussi bien à établir une liste hiérarchique, une liste de grands absents – il ignore les poèmes du James Joyce de Chamber Music. Les seuls vrais noms qui comptent sont ceux que Jaccottet a retenus parce qu’ils savaient nouer le lien entre le visible et l’invisible : le point de lumière à l’intersection de l’arbre et de l’éclat céleste, si prompt à jeter sa lueur, qu’on vient à douter de son existence. Il n’y a pas de moment mystique, chez Jaccottet, mais il y a certainement un instant mémorable qui met le poète en mouvement. Que s’est-il passé là-bas ? Quelle était cette percée qui ne sauve rien et pourtant renverse tout ? Jean-Louis Chrétien a parlé d’ « inoubliable » et ce n’était pas même à propos de Jaccottet. Mais peu importe, le mot convient.

La simplicité d’un Plotin pourrait servir de repère sans qu’on pousse trop les analogies, mais c’est aussi la richesse d’une œuvre que de faire voir des portes, d’autres percées lumineuses. Simplicité du Dante, simplicité par-dessus tout d’un Gustave Roud (lui-même traducteur de Dante). Toujours, ce sont des histoires de flammes lumineuses, des événements qui témoignent à la manière de l’apôtre encore sous le choc de ce qu’il vient de voir. Qu’a-t-il vu, ce brave apôtre qui ne comprend rien à ce qui lui arrive ? Il ne saurait le dire mais il ne peut pas ne pas le dire. Ce qui est sûr, c’est que cela a bougé dans le feuillage. Voilà, débrouilles-toi avec ce renseignement. Cela a parlé, et maintenant c’est à nous, au « poète, » de mener l’enquête. Il y a toujours un peu de détective chez le poète Jaccottet : on verrait une plaque à l’entrée de sa maison : « Philippe Jaccottet, enquêtes et féeries, sur rendez-vous. » Un rien musilien, au fond.

« À travers un verger », « La promenade sous les arbres » sont ces lieux, nos préférés, qui ne quittent jamais le sol des vivants d’une semelle, ni les terres de la lumière. Philippe Jaccottet n’a jamais rien fait d’autre, sa vie d’écrivain durant, que de guetter le moment du passage d’un ordre à l’autre. Il y avait de l’ange rilkéen là derrière, mais surtout peut-être simplement un promeneur qui passe là-bas, derrière les frondaisons.

Michel Crépu

 
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