Pékin sur Seine

| Publié le : 14/11/2019

Ce sont les derniers mystères de Paris qu’Alexandre Dumas n’a pas eu le temps de traiter tellement il avait à faire. Il faudrait la plume des Goncourt Brothers pour faire sentir le mystère. Essayons quand même ! La scène a lieu dans un appartement du XVIIe arrondissement, rez-de-chaussée, de ce XVIIe qui est resté encore si proustien, avec ses rues qui ont l’air de fleuves à l’arrêt, ses façades à volets si parisiens, comme les touches d’un clavier de musique répétitive. Rue de Prony, qui connaît la rue de Prony ? Le promeneur curieux ne tarde pas à découvrir, tapie dans l’ombre d’un soir de semaine, le monstre architectural de Saint-Augustin en contrebas. Mais assez d’Augustin aujourd’hui, nous dînons chez Youwen et Pierre. Youwen est la petite fille de Quinglai Xiong, un génie scientifique qui a eu son heure de gloire en Chine et l’a gardé en dépit des malheurs bien connus. Parfois, à Pékin, on croise une statue, c’est lui. Il faudra un jour traduire ses mémoires. Youwen est née en 1965, son mari Pierre en 54. Elle avait donc guère de plus de six ans quand la révolution culturelle a éclaté. Elle se souvient de ces jours où elle se levait à six heures du matin pour se nourrir. Un attroupement au coin d’une rue dans le brouillard de l’aube, voulait dire : présence de quelque chose à manger. Elle rentrait à la maison avec un choux, à la grande fierté de se parents qui étaient très impressionnés de son obstination à faire les courses quand-même. Son père est là, malicieux, émacié, de derrière ses yeux fins de la Chine éternelle. Il joue avec un énorme appareil photo qui a l’air très sophistiqué, il sourit, plaisante avec son petit-fils Louis. Il dit « merci » en français, parle un peu l’anglais. Youwen travaille à Paris dans la mode, elle rit beaucoup ; son mari Pierre a mené une carrière de procureur, il aime le bon vin du Jura et de l’Alsace. Il est aussi français que sa femme est chinoise. Il a eu autrefois des relations « actives » avec le milieu syndical proche des Polonais de Solidarnosc. Il convoyait des médicaments à destination de Gdansk, Cracovie. Tout cela est loin, et en même temps est sensible. L’appartement est comme un tableau cubiste à la chinoise, baignant dans un paisible désordre d’objets qui ont l’air contents d’être là.

C’est étrange d’avoir l’impression d’être en Chine au cœur de Paris, loin du Chinatown du XIIIe arrondissement. Peut-être que la rue de Prony n’existe qu’à peine, aux heures de la nuit seulement, rescapée d’un roman de Modiano. Ou plutôt de la merveilleuse histoire du Directoire des frères Goncourt, que les éditions du Promeneur ont eu, autrefois, le bon goût de rééditer. Le chaos de la période du Directoire, après la Révolution, a été le moment pékinois de Paris. On entrait alors dans les boutiques du Palais Royal comme hier on entrait dans les venelles labyrinthiques du « vieux Pékin ». Il y avait des joueurs de dominos qui s’écroulaient, des musiques de petites trompettes insatiables, des ancêtres qui regardaient. C’était un monde mélangé d’autrefois impérial et de présent informe. Est-ce que l’on peut imaginer mieux ? Sans doute pas. Dire « vieux Pékin » est une absurdité pour touristes. Ce qu’on appelle « vieux Pékin » est l’aveu de ce qui a été détruit et ne reviendra pas. Il n’y a jamais eu de « vieux Pékin », il y avait une ville extraordinaire, un point c’est tout. « Vieux » n’est pas un terme de caractère chinois. Il faut trouver un autre concept, une autre notion capable de saisir les choses avec cette finesse drôle que nous avons perdue, en France. Qui a bien parlé de la Chine, ici ? Les journaux de voyages jésuites, peut-être ? Ceux qui ont pu restituer un peu de l’immensité intime chinoise, qui est là, ce soir, tout autour de nous.

 

 
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