Pécuchet et Bouvard

| Publié le : 17/05/2019

Lorsqu’on traduisit en français l’ouvrage de Roberto Calasso La ruine de Kash, c’était le bon temps des années 80 (83 en Italie pour l’édition originale, 87 en France pour la traduction). Tout apparaissait encore magiquement dans la nuée lumineuse d’un après, ou plutôt d’un «post » : l’Histoire avec un grand H s’enchantait elle-même de ses atomes pulvérisés, on se réjouissait que la fin de l’Histoire fût aussi resplendissante et la chute du Mur ne fit que donner à ce spectacle une touche ultime de miracle hégélien. Le mot « fin » avait du sens, ce fut la dernière fois.

L’irruption de Roberto Calasso a été dans cette histoire un moment très particulier d’instant littéraire, une sorte de moment magique par son pouvoir de déplacement des perspectives. Soudain, c’était comme si les Causeries du lundi de l’oncle Beuve –figure centrale de la Ruine de Kash – s’éclairaient comme un chapitre inédit des Védas. Et il est bien vrai que la seule photographie dont nous disposions de Sainte-Beuve donne l’impression d’un diablotin échappé des Upanishads. Calasso, qui a lu les Upanishads, contrairement à l’immense majorité, sait de quoi il parle quand il se penche à l’oreille de l’oncle Beuve. Il y a là comme le chuchotis d’une conversation sacrée qui inspire la discrétion, l’ordre du subtil. À la fois l’infini d’un logos védique très loin du rivage platonicien, et l’infini de la confidence sainte-beuvienne, dans le secret des salons parisiens de la fin du XIXe siècle. Il n’y a que les Français d’aujourd’hui pour ne pas voir cela. Il n’y a qu’un Italien comme Calasso pour nous le rendre sensible. Encore merci.

Grossièrement résumé, ce que résumait La ruine de Kash, c’était la grande secousse sismique prenant romantiquement l’Europe à revers de toute sa théologie humaniste thomiste. Une théologie que l’Europe croyait ferme dans ses fondations et qui ne l’était plus depuis longtemps. Trois Français en eurent alors le pressentiment : Sainte-Beuve, Baudelaire et Flaubert. Le génie littéraire de Calasso a été, depuis, de livre en livre, de nouer des liens entre cette Europe « post romantique » et l’univers spéculatif de l’Inde. Il n’y avait que Calasso pour tenir la bride à un tel attelage. Le livre qu’il publie aujourd’hui[1] répond à une appellation qui sonne à nos oreilles comme un constat de décomposition : l’ « innommable » est l’autre nom de la déroute des formes de la parole ; le terme d ‘ «actuel » fait penser à un nain de cirque vantant le prochain numéro d’astrologie. C’est une façon d’inviter le public au spectacle. Sous la plume de Calasso, c’est aussi une façon de figurer le moment d’époque où nous sommes. Dans La ruine de Kash, il n’était pas rare de croiser monsieur de Talleyrand, de retour du Sacre de Napoléon : c’était encore une façon de passer le témoin d’un siècle à l’autre. Plus rien de tel aujourd’hui où l’« organique » a fermé la porte à ce qui restait de transcendance. Pécuchet et Bouvard sont les fils renversés du couple flaubertien : qu’ajouter d’autre à cette scène grotesque ? Un peu de Kafka, tout de même. À cause de l’ambiance de cirque qui règne sur tout cela.

Nous vivons désormais à mi-chemin de la décomposition et du martyre terroriste. L’acte sacrificiel en a repris des couleurs que l’oncle Beuve n’eût pas imaginé. La lumière qui éclaire l’arrière-fond du livre de Calasso est un mélange des dernières flammes de la Seconde Guerre mondiale et des nouvelles de la Troisième en cours. Bienvenue dans le monde normal organique qui n’ouvre plus la bouche. Pour obtenir des nouvelles de ce qui a lieu, prière de demander la clé au gardien. On toque à la loge, personne ne répond. Il est plaisant d’imaginer cette dernière fin de l’histoire, sans morts ni vivants. À peine si l’on y entend l’écho d’une ultime fanfare. Le cirque Calasso bientôt en ville, sans doute.

Michel Crépu

[1] L’innommable actuel, par Roberto Calasso. Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro. Gallimard, 196 p., 19 euros.

 

 
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