Patrick Modiano, un skieur glisse sur la neige

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 18/09/2019

Il n’y a pas de moment plus magique, dans un roman de Modiano : c’est quand le narrateur, épuisé d’avoir en vain tant questionné les autres qui pourraient l’aider sur sa trajectoire, s’entend dire : « lui-même », dans la bouche de cette personne qu’il cherchait justement depuis des jours. Ici, dans ce dernier roman[1], M. Molllichi pourrait donner à son interlocuteur une bribe de clé, un bout de téléphone, un simple souvenir qui concerne Noëlle Lefebvre. C’est elle qui est au centre de l’enquête, et qu’on aimerait tant la voir pousser tout à coup la porte du bistro… Elle ou sa meilleure amie, Miki Durac, avec qui il y a eu des rencontres… Mais à peine la magie d’un contact a-t-elle opéré que déjà d’autres noms viennent à la traverse ; il n’y aura pas de déclic décisif, des lueurs plutôt, de brèves coïncidences, mais qui donnent au lecteur le frisson exquis du dévoilement imminent. Que l’on n’aille pas espérer recueillir plus que ces passages de noms dans la nuit. Les voici qui surgissent tout à coup, comme des bancs de poissons, se dirigeant dans les profondeurs comme s’il y avait un mystérieux trajet : M. Anselme Escautier, M. Othon de Bogaerde, Mme Marion Le Phat Vinh, M. Serge Servoz… Ce qui frappe toujours à la lecture de ces « listes », c’est leur côté complètement artificiel : ce sont de faux noms, maladroitement habillés de leur petite énigme patronymique et on voit bien que Modiano s’en amuse, qu’il ne croit pas une seconde à l’existence de tels êtres, fussent-ils imaginaires. Et qu’importe ? L’important n’est il pas de laisser passer les bancs de poissons poursuivre leur voyage ? Le livre se rêve lui-même comme un rêve ; un soir de plus, Modiano a entr’ouvert la petite porte dans l’ombre et la musique reprend…

Voici Gérard Mourade, qui a connu Noëlle Lefebvre, le narrateur a longuement parlé avec lui et maintenant, il aurait voulu que tout ait été enregistré sur la bande d’un magnétophone. « Ainsi, en l’écoutant aujourd’hui, je n’aurais pas eu le sentiment que notre conversation avait eu lieu très loin dans le passé, mais qu’elle appartenait à un précédent éternel. On aurait entendu en bruit de fond, et pour toujours, le brouhaha d’un après midi de printemps rue de la Convention »… Savoir ce qu’est devenu Noëlle Lefebvre n’est pas si important, mais cette rumeur d’après-midi éternel qui est au cœur de tout. Les noms, ici, et depuis toujours chez Modiano, sont comme de petits messagers fantômes et parmi eux, certains qui semblent en savoir un peu plus loin, mais ce n’est pas sûr… Gérard Mourade pourrait presque avoir une quasi biographie, il a un bureau, des dossiers, toutes sortes de choses qui appartiennent au monde du réel, des « affaires ». Mais Miki Durac ? Nous croyons savoir que Miki Durac a séjourné à Annecy avec Noëlle. Et le nom d’Annecy soulève à son tour une nuée de souvenirs d’adolescence, la Haute-Savoie, Megève, le mont d’Arbois… Modiano laisse filer, « un skieur qui glisse pour l’éternité… » Peut-être le romancier Modiano n’a-t-il jamais rien cherché d’autre, à travers la musique des noms, que cette sensation de glisse silencieuse ? C’est elle, en tout cas, qui nous ouvre le passage, par un matin de printemps, quand une certaine jeune femme pousse la porte du bistro, pour toujours.

Il est curieux, à la fin, devant une telle féerie de noms, de se dire que la littérature modianesque est pourtant, au bout du compte, une littérature impossible. Aucun numéro de téléphone, aucune adresse ne fournira, in extremis, la clé, l’adresse postale qui permettra de tout réunir. Du moins de savoir ce que faisait Noëlle Lefebvre à Annecy tel mois de l’année 54. De le savoir, pour une fois, vraiment à fond. Ce miracle n’aura pas lieu et c’est bien sûr tant mieux. L’enquêteur Modiano est condamné, pour sa plus grande volupté, à éplucher à l’infini des carnets d’adresses qui ne répondent plus. Les romans de Patrick Modiano sont les romans où l’on téléphone le mieux : l’acte d’appel s’ y trouve parfaitement révélé à lui-même, comme un acte désespéré, une tentative de joindre à tout prix, vouée à l’échec. Cet archétype de l’appel modianesque dans le soir parisien des bistros est ce qu’il y a de plus émouvant. Comme une bataille menée à travers le silence.

 

[1] Encre sympathique, Patrick Modiano, Gallimard, 137 p., 16€.

 

 
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