Pandémie du matin

| Publié le : 12/03/2020

La journée commence, une de plus. On pense aux lectures pour temps de pandémie, alors que le marchand de fromage étale ses reblochons. Pourquoi pas Lautréamont, un des plus courts volumes de la Pléiade[1] avec Rimbaud ? On sait très peu de choses à son sujet, il est mort à Paris sans laisser trace. On ouvra au hasard, à la page des Poésies, on lit : « Chaque fois que j’ai lu Shakespeare, il m’a semblé que je déchiquette la cervelle d’un jaguar. » Ici, c’est le mot jaguar qui irradie très fort, bien sûr. Et sa mise en rapport avec Shakespeare achève de nous intriguer. Est-ce le nom de Shakespeare qui fait ainsi son effet, devant le fauve ? Il serait excitant de savoir pourquoi le jaguar est venu faire son tour, tel le chat qui vient se blottir à même la page. Lautréamont ne semble pas d’humeur à faire des ronrons, lui aussi est un fauve. Il « déchiquette », comme nous voyons au zoo, à l’heure du goûter. Les surréalistes de la bande à Breton aimaient ce mystérieux Rimbaud bis : on dirait des cousins. Même lumière sauvage, même façon de griffer la page du poème. Par exemple : « Toute l’eau de mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle », ou encore : « Il faut savoir arracher des beautés littéraires jusque dans le sein de la mort ; mais ces beautés n’appartiendront pas à la mort. » Ou encore aussi ce passage célèbre : « Ou, bonnes gens, c’est moi qui vous ordonne de brûler, sur une pelle, rougie au feu, avec un peu de sucre jaune, le canard du doute, aux lèvres de vermouth…. » Un peu plus bas dans la page, nous lisons : « La poésie qui discute les vérités nécessaires est moins belle que celle qui ne les discute pas. » D’accord, mais qu’est-ce qu’une vérité nécessaire ? Vérité sûrement, mais « nécessaire » ? Que vaut une vérité qui n’est pas nécessaire ? Que ce mot nécessaire est ennuyeux ! Nous ne l’aimons pas beaucoup, à moins de parler d’un nécessaire de toilette pour partir en voyage, à travers le virus. L’autre jour, rue de Beaune, il y avait un nécessaire à raser la barbe qui datait du XVIIIe siècle. On pouvait ainsi rêver à la vitrine sur une joue d’il y a au moins deux siècles. Tout ça à deux pas de la maison où est mort Voltaire. Mais ce matin, nous n’avons pas envie de lire Voltaire. Nous voudrions bien rester encore un moment avec le canard aux lèvres de vermouth. Le « a » de canard, celui de « jaguar » le « è » de lèvres, le « ou » de vermouth. On s’approche quasi du sonnet des voyelles. Et au fait, que vient faire là cette « pelle rougie au feu » ? C’est qu’il y aurait donc un genre de tribu installée dans les parages ? Ce matin, nous avons envie d’en savoir plus long au sujet de la pelle rougie au feu. Nous avons bien le droit de nous intéresser à ce brave outil qui n’a guère l’occasion de séjourner en Pléiade. Peut-être même est-il la seule pelle qui existe au catalogue – de même pour le canard aux lèvres de vermouth. Cela vaut la peine de se renseigner sur ces différents points. Ils sont incrustés dans le texte comme d’anciennes pierres précieuses. Lire, c’est cela, identifier les incrustations, laisser tomber le reste. Oh, et ce sucre jaune !

 

 

[1] Lautréamont,Œuvres complètes, préface, chronologie et note sur la présente édition, par Jean-Luc Steinmetz, Pléiade, Bibliothèque de la Pléiade, 2009.

 

 
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