Ou sans cela une opérette

| Publié le : 10/10/2019

Luc Fraisse[1] présente un ensemble de nouvelles inédites de Marcel Proust. C’est un événement. Quand bien même voudrait-on prendre un peu de recul, il est impossible de tenir plus d’un ou deux soirs avant de se jeter en plein dedans. Ces pages remontées de l’abîme, il n’est pas difficile de se persuader qu’elles avaient besoin de notre lecture, de la lumière du jour. Textes du « jeune » Proust, du Proust « avant Proust » qu’on scrute avec la même émotion d’un collectionneur ayant soudain entre les mains un dessin inédit de Fragonard. Un ami rend visite à une amie très malade, qui va même mourir. Cependant, elle résiste, elle dit à son visiteur que ce serait une bonne idée d’aller au théâtre un de ces soirs prochains. « Pour quel théâtre ? » lui demande l’ami. Et elle : « Pour ce que vous voudrez mais surtout pas de votre ennuyeux Hamlet ou d’Antigone, vous savez mes goûts, une pièce gaie, du Labiche si on en joue pour le moment ou sans cela une opérette. »

Cette brève sortie, qui a l’air de sonner la pendule de quatre heures un après-midi d’automne dans un salon, est merveilleuse. On tient là, si soudainement proche, le diamant de l’instant, la griffe de l’auteur génial qui a compris que la beauté littéraire passait par ce genre de moments qui ne comptent pas au tableau des « grandes heures». On entendra plus tard, dans La Recherche, le duc de Guermantes parler de la sorte à sa femme, au moment de monter dans la voiture. Pauline de S. ne se laissera pas abattre par la maladie et ce que la maladie entraîne de défaites intimes. Elle a du chien à un point bluffant. C’est ainsi que parlera également Swann, en réponse à un petit au revoir pressé de la duchesse de Guermantes. Swann dit qu’il ne pourra pas venir au prochain dîner, puisqu’il sera mort. Il est impossible de formuler sa propre destruction avec autant d’élégance négligée. Quelqu’un a dit un jour que la comédie pouvait contenir du tragique, mais qu’en revanche le tragique ne pouvait contenir de la comédie. Remarque d’une grande justesse et qui va à Proust comme un gant. Mais c’est presque trop dire déjà. Luc Fraisse présente brillamment ces pages, pointant la présence du motif homosexuel en deça des figures féminines. C’est possible, on ne se sent pas d’objecter à M. Fraisse sur ce point si important. Mais ne peut-on pas rester deux minutes en silence devant ces quelques mots ainsi agencés, qui sont la vie même ? On verra plus tard pour le reste, toute cette épuisante recherche du vrai tableau que l’auteur nous cache. Oh la barbe…

Bernard de Fallois qui a légué à la postérité ces pages où l’on sent bouillonner la sève, a expliqué tout ce qu’il convenait de savoir sur le cas Proust. D’autres poursuivront le commentaire, n’en doutons pas. Mais là, en présence de ces pages, c’est le pur instant qui nous sauve. Le narrateur, comme on dit, s’est demandé si Pauline était comme ça aussi, avec les autres, si badine avec la mort à deux pas. Ou bien s’il était le seul destinataire du « ou sans cela une opérette.» Et il a obtenu la réponse : « J’ai su depuis que non, qu’avec les autres et seule même elle était comme avec moi comme avant. »« Depuis », vaut ici en équivalence avec l’emploi du terme « avant ». Des jours ont passé depuis cette conversation d’après-midi, et voilà que la « vie frivole » poursuit ses sauts, les amis à qui on pose des questions sur l’état de santé avant de passer à autre chose. « Pourtant », note le narrateur, « en voit-on beaucoup qui méditent sur la mort pour quitter dignement la vie. » Ou sans cela une opérette.

 

[1] Marcel Proust, Le mystérieux correspondant et autres nouvelles inédites. Ed. de Fallois, 172 p.,18,50 €.

 
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