Onfray, être contre

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 28/01/2016

Il n’y a plus de philosophie en France et jamais le signifiant « philosophie » n’aura été autant à l’honneur. Médiatiquement célébré, thérapeutiquement prescrit, consciencieusement vidé de sa substance. Onfray est le nom qui convient à cette déroute, comme si l’hercule de la foire du Trône venait nous annoncer la bonne nouvelle de sa Parole. Non pas penser mais soulever des poids, arracher des carottes du jardin. Il est très difficile de contrer Onfray, en raison même du malentendu qu’on vient de dire : on croit attaquer une pensée, on arrive dans du beurre, dans quelque chose de très bovidé. Les bovidés sont des animaux charmants, mais la question n’est pas là. Or il fallait que quelqu’un s’avisât de cette situation. Alain Jugnon, fantassin qui circule en vieilles sandales de paille, armé d’une seule pétoire à trois coups, vient de sonner la charge dans un petit livre de 114 pages[1], bien écrit, bien envoyé. Il y fallait, pour que la charge ait lieu, de cette rage sèche qui habite Jugnon. À côté, Bonaparte au pont d’Arcole semble un tuberculeux en petite chaise roulante (et nous sommes durs avec les chaises roulantes). Quel assaut !

Le fer pointe au bon endroit. Ce pseudo nietzschéisme dont s’habille Onfray pour faire subversif n’est plus rien d’autre qu’un vague consentement nihiliste à l’ordre naturel. La relation philosophique à Nietzsche a laissé la place à une diététique de l’esprit – et le mot « esprit », hélas un si beau mot, ne convient pas non plus à cette animalerie. Par là, et cela d’une manière extraordinairement grossière, Onfray rejoint le banc où il fait mine de ne pas vouloir s’asseoir. Il y a plus de pensée dans une virgule de Gilles Deleuze que dans tous les ouvrages réunis du Monsieur Jourdain de l’Université Populaire. Ce triomphe de la diététique pour rien modifie les lieux de la bibliothèque. « Grande peur, écrit Jugnon, malgré tout de passer pour un Pécuchet de la philosophie de ce siècle. » Tout est dans ce « malgré tout » où nous voyons remuer l’hypocrisie intellectuelle de nos jours, cette méfiance de pleutre déguisé en rebelle qui surveille du coin de l’œil où en est la situation. Le mot d’ordre est : ne jamais se retrouver tout seul pendant que les autres s’amusent.

La situation ? Tout se résume désormais, par commodité cérébrale, à obtenir le tampon du « politiquement incorrect ». Le vaguemestre qui vous le délivre, vous l’avez sûrement croisé autrefois dans les couloirs. Il lisait beaucoup, il prenait des notes dans son carnet, il se nourrissait de sauterelles. Bref, il promettait. Et puis soudain, ce désir de simplifier, de ramasser la mise, d’en avoir assez du désert et des sauterelles, cette envie furieuse d’aller chez le montreur d’ours Ruquier. Parce que c’est là, paraît-il, que ça se passe. Alain Jugnon a ce mot juste : « Onfray : au bout du compte, le nom d’une indélicatesse contre les penseurs. » La pensée, comme Nietzsche s’en faisait une stendhalienne idée, n’est pas affaire de poids à soulever, mais de profondeur légère, vive. Une affaire, en effet, de délicatesse. Onfray sert au moins à cela : un révélateur de distance. Grâce à son indélicatesse, on voit très bien ce que n’est pas penser. Cela rime-t-il au « fascisme » comme veut le penser notre Bonaparte-Jugnon ? Ici, nous fronçons le sourcil. À supposer que les mots aient un sens, le terme nous semble impropre pour des raisons évidentes et l’auteur ne peut pas ne pas s’en douter. Mais ce Contre Onfray, malgré son impatience rageuse, laisse entendre la nécessité de nommer à nouveaux frais la barbarie qui s’annonce. Le fascisme stricto sensu appartient à l’histoire du xxe siècle. Ce qui a lieu désormais doit porter un autre nom. Le fantassin Jugnon, sorti de la broussaille rimbaldienne, nous y invite superbement. À cheval, Monsieur !

Michel Crépu

 

[1] Contre Onfray, Alain Jugnon, Éd. Lignes 123 p., 14 euros.

 
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