Ne rien porter

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 14/09/2017

Il y a cette strophe étrange, dans la chanson bien connue Malbrough s’en va-t-en guerre qui nous retient ce matin par la manche : « Monsieur de Malbrough est mort, est mort et enterré./ J’l’ai vu porter en terre, par quatre z’officiers./ L’un portait sa cuirasse, l’autre son bouclier / L’un portait son grand sabre, l’autre ne portait rien. » Comme il est beau ce « rien » porté si cérémonieusement dans le cortège funèbre ! Et comme on aimerait bien faire la connaissance de ce quatrième officier qui ne craint pas de s’avancer à nu. Ce pourrait être le titre d’un beau roman : Le quatrième officier. Ce qu’il porte sur son petit coussin de velours noir est invisible. C’est bien sûr le plus précieux. Mais quoi ?

C’est l’automne. Toute la nuit, les pluies descendent sur la ville. Intéressons-nous quelques instants à la rentrée littéraire. L’art de perdre d’Alice Zeniter, chez Flammarion, est le livre dont on parle. L’auteur penche la lampe sur le puits sans fond d’une histoire familiale harki. Ce n’est pas le premier livre qui attire l’attention sur ce qui a été un véritable crime perpétré par la France à l’égard de ces supplétifs musulmans qui avaient aidé l’armée française, durant la guerre d’Algérie, à maintenir la tête hors de l’eau. Pas le premier, mais sûrement le premier à frapper si fort. Les harkis, on connaît la suite, ou plutôt on fait semblant. Les harkis, une fois la guerre terminée, ont été livrés à leur propre sort, sans protection, prenant de plein fouet la vengeance de ceux qui les considéraient comme des traîtres, des « collaborateurs ». Cette histoire d’abandon demeure un crime symbolique (et bien réel en même temps) du gaullisme triomphant d’après les temps heureux de la Libération. C’est tout cela que soulève Alice Zeniter avec une sorte de douceur implacable. On parle ici d’une époque où la mode à Paris était de jeter des « bougnoules » dans la Seine, sans plus de détail. Il est curieux de se dire que cela nous horrifierait aujourd’hui, alors que c’était tout juste hier. Serait-ce que nous avons progressé dans la courtoisie à l’égard de nos proches ? C’est à n’y pas croire.

Cela étant, Alice Zeniter n’a pas écrit du tout un livre politique, il s’agit plutôt d’une opération chirurgicale où l’écrivain doit séparer des ligaments pour mieux identifier les zones de blessures, leur degré de gravité. L’auteur, qui a déjà exploré de telles zones secrètes (notamment la Hongrie post communiste) montre ici un savoir-faire qui ne s’écarte pas des tissus sensibles, ne cède rien à la tentation du règlement de comptes. Elle évoque le sentiment de culpabilité, chose inouïe quand on pense à la manière ignoble dont l’État français a tourné le dos à ceux qui lui avaient juré fidélité. Même Ponce Pilate, se lavant les mains du fardeau d’avoir à porter une croix qu’il n’estime pas la sienne, même Ponce Pilate est plus correct dans l’attitude. Il ne se cache pas, il laisse tomber devant tout le monde. Pour un peu, on trouverait quelque chose de presque « classe » dans cette manière ponce-pilatienne de déclarer son désintérêt à la populace énervée.

L’histoire que raconte ici Alice Zeniter est plus sombre dans ses replis familiaux, un enchevêtrement de liens qui réclament la finesse de plume pour être rendus visibles. Nous ne sommes pas au forum à réclamer la tête du Christ. Nous sommes dans la petite maison familiale où les souvenirs peuvent éclore à l’abri. Zeniter cite la grande poétesse américaine Elisabeth Bishop : « Dans l’art de perdre, il n’est pas dur de passer maître. » Sentence éminemment beckettienne qui trouve ici une juste application, digne du « quatrième officier » de Malbrough.

Michel Crépu

P.S. : Arnaud Teyssier publie cette semaine une remarquable biographie de Philippe Séguin aux Éditions Perrin. L’ouvrage porte en sous titre : Le remords de la droite. On y trouve citée cette phrase de Guizot qui vaut son pesant : « Quand la politique est petite et faible, il est difficile d’en parler, car les mots qu’on lui appliquent sont trop forts. » Extrait de l’ouvrage : Des moyens de gouvernement et d’opposition. 1821.

 
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