Mort de Charles Aznavour. Le piaf

| Publié le : 02/10/2018

Laid, petit, apatride, n’ayant pas de voix, aimé des femmes contre tout préjugé play-boy. Car enfin, à quoi cela sert-il d’être beau si on se fait chauffer la place par un méchant petit lascar ? Aznavour a vaincu partout où il était donné perdant. On rêve d’une boîte noire où entendre quelque ponte de la chose médiatique voter la poubelle pour ce petit bonhomme teigneux et drôle. Le showbiz ne croyait pas en lui. Dix ans pour desserrer l’étau : les débuts 50-60 d’Aznavour, c’est l’époque où règnent les géants, Ferré, Montand, Brel, Bécaud, rendant impossible au morveux de quoi attraper un peu de lumière. Mais la pluie de crachats n’arrête pas le pèlerin. Aznavour a serré les dents, il n’a pas moufté, il n’a pas lâché le morceau. Total, soixante-dix ans plus tard (il est mort à 94 ans, 70 vaut pour le temps de carrière) : un crooner français qui a été salué par Sinatra lui-même, l’Amérique à ses pieds et puis finalement la Terre entière. Le petit Arménien sans instruction, sans rien, jeté avec sa famille sur les routes au gré des circonstances est devenu un maestro international de la chanson. On lui a crié à l’oreille qu’il n’avait aucune chance. Il a trouvé que non et que ceux qui lui criaient cela à l’oreille étaient des imbéciles. Une leçon d’endurance, disons. Edith Piaf a été une des rares à le deviner, à le pousser. Il lui sert de chauffeur, de bon à tout faire, d’essayeur de refrains. C’est une époque où beaucoup de choses décisives se jouent encore à l’impromptu des rencontres. Il n’y a pas encore de « com’ ». Il n’y a que des rendez-vous chez l’un chez l’autre, rien entre les deux. Johnny Halliday oscille, passé ses premiers succès en sièges cassés de l’Olympia ? Aznavour le protège, Johnny habitera deux ans chez l’auteur de « Je m’voyais déjà… », histoire de mûrir un peu à l’abri, au lieu de subir le laminage médiatique.

Arrêtons-nous un instant sur le phénomène, roi de Broadway après l’avoir été des grands boulevards. Un lyrique parigot chantant (il y a presque 50 ans) la solitude homosexuelle sans ciller, à la stupéfaction de ses proches (c’est lui qui le raconte dans un remarquable documentaire de France 2), amoureux inépuisable « de ce truc qu’on appelle la scène » selon son propre dire. On peut comprendre, en écoutant Aznavour en parler, que ce « drôle de truc » soit en effet un « drôle de truc ». Que se passe-t-il sur une scène ? Quelqu’un se montre sans défense, joue son pari, le perd ou le gagne : il n’a pas pu tricher. On peut tricher avec la « com’ », on ne peut pas tricher avec la scène. Et puis les chansons elles-mêmes : ce sont des narrations, des récits, avec un début et une fin. Contre toute prudence, Aznavour a insisté toujours de ce côté-là : la chanson est une modalité du récit, comme on dit à l’université, elle n’est pas là pour seulement faire boum-boum. Boum-boum est au demeurant possible, mais il faut des munitions si l’on veut tenir le trajet. Et là encore, contre toute raison, Aznavour gagne son pari. Pourquoi quelqu’un qui a quelque chose dans le ventre ne pourrait-il pas nous en toucher un mot ? La chanson « je m’voyais déjà en haut de l’affiche » est à elle seule un petit chef-d’œuvre de roman d’apprentissage. On l’écoute, on la lit.

Le retentissement mondial de la mort d’Aznavour dit évidemment quelque chose d’essentiel, qui touche à la façon dont les êtres humains aiment à se reconnaître, au plus simple. Il n’est pas seulement un fils d’Arménie avec sa statue à Erevan, quoique l’incroyable destin qui a été le sien oblige à refaire une fois de plus tout le voyage XIXe-XXe siècle, de l’Europe centrale à l’Olympia, au Carnegie Hall avec Liza Minnelli. Ou plutôt, le gamin d’Arménie devient le parigot bouleversant de ses propres complaintes, comme s’il adressait à n’importe qui, au bord du zinc. C’est ce qui s’appelle « toucher » le public. C’est l’éternelle histoire du petit gars qui arrive sans un sou, sans une adresse, et qui monte à l’échelle, l’échelle de Jacob où les anges montent et descendent sans cesse. Le mot « rage » revient souvent dans cette voix merveilleuse de voilé, un peu grise, très tendrement confidentielle, une voix de deux heures du matin qui va droit au cœur. Aznavour a bien visé. Il se voyait en haut de l’affiche, il y est pour de bon. For me, formidable.

 
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