Moodys, Onfray, Djibouti

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 24/09/2015

Notre planète, terre de contrastes. L'agence de notation Moody's a dégradé la France, désormais en classe A2, au lieu de voyager en classe A1. Tout le monde s'en moque. Il est loin le temps où la menace d'une dégradation avait des allures de tragédie crépusculaire. Pendant ce temps, le prophète Michel Onfray, du balcon de la « Mutu », déclare à la face du monde qu'il reste un « socialiste libertaire ». Pendant que les écrans perpétuels de Wall Street à Hong Kong consacrent dix secondes à peine au cas français, notre philosophe national tonne de son petit poing. Il y a de l'Aristide Bruant chez cet homme, du chansonnier nietzschéen. L'expression « je suis un socialiste libertaire » veut dire essentiellement : ne vous inquiétez pas, je reste là, fidèle au poste, comme le fétiche fondamental. Le film va continuer, celui que nous aimons et qui nous protège si bien de la réalité. Les paquets de mer déferlent sur le pont ? Quels paquets de mer ? Ne sommes-nous pas entre nous, entourés de drapeaux claquants ? Quant au reste : oh, des babioles, cette interminable sortie du XIXe siècle qui n'en finit pas de produire ses métastases. Ces choses terribles à résoudre et dont nous ne savons que faire.

L'Arche européenne est percutée de plein fouet. L'Orient de nos origines bibliques revient frapper à la porte, comme un mendiant. Qu'as-tu fait de ton frère ? Qui est là ? réplique-t- on de derrière la porte en vieux bois pourri. Les sables de la mer, comme disait Cowper Powys, sont jonchés d'êtres humains qui n'auront eu qu'à peine le temps de tenter leur chance. Ils avaient entendu parler d'une terre promise et puis voilà. L'Histoire, qui n'en perd jamais une, retiendra, parmi d'autres collisions symboliques, cette démarche du maire de Dachau ouvrant ses jardins aux réfugiés syriens. Les mêmes jardins où les juifs de la Shoah ramassaient des pommes de terre pour les familles allemandes affamées. Au point où nous en sommes, la question n'est plus de juger de la bonne ou mauvaise décision prise par le maire de Dachau. La question est d'enregistrer cette extraordinaire confusion d'époques, de symboles, d'histoires individuelles une fois de plus jetées sur les routes.

Que pensent de tout cela Michel Onfray et ses amis de philosophie-spectacle – Zemmour, Giesbert, Naulleau, notre cher Finkielkraut (prions pour lui, laïquement bien sûr) ? Quelles sont leurs propositions ? On ne le sait pas et pour cause, cela ne les intéresse pas d'entrer dans le vif concret des difficultés. Ils s'énervent quand on a le front de leur faire remarquer. Ce qui compte par-dessus tout, c'est qu'on les voie sur la photo. Ces assoiffés d'image vivent non pas dans la terreur de voir monter Marine Le Pen en puissance, mais tout simplement de ne pas être sur la photo, en contrepoint. Rien ne les enchante plus que d'être attaqués de collusion avec la prophétesse du Front National. La prophétesse Le Pen les mène à la baguette, elle leur fait répéter ce qui doit être dit : seul le Peuple est vertueux, les élites méritent le feu. C'est Maurras qui mène la danse, plus que jamais, au nom du pays réel. Et que l'on ne nous parle pas de l'odieux petit Minc, qui fait horriblement partie de l'élite bonne pour le bûcher. Cet odieux petit Minc a pourtant écrit naguère un charmant essai qui s'intitulait : L'Europe, un petit coin de paradis (Grasset). Il n'est pas long à lire, il résonne curieusement dans les circonstances actuelles. Cela étant dit, personne n'est obligé de lire les ouvrages de cet odieux personnage. Il y en a d'autres, faisons confiance à la critique, qui sait où sont les bons livres. Par exemple, ce bref récit qui vient de paraître aux éditions Buchet-Chastel : Djibouti, récit de la dérive d'un soldat à la veille de son retour en Europe. L'époque ? Mettons les années 70, peu importe. L'auteur s'appelle Pierre Deram, retenez bien son nom. Simplicité extrême de la langue : l'intimité d'un homme, l'immensité du désert, les étoiles fixes dans la nuit absurde, les bouges sordides d'une ville mythique. On se trouve là aux confins du poème et du récit : Pierre Deram est jeune, il est né en 1989, Djibouti est son premier livre. Vous n'avez pas fini d'en entendre parler.

Michel Crépu

 

Commentaires

Paul-Jean | 25 septembre 2015
Cher M. Crépu, n'êtes-vous pas injuste avec Onfray ? En premier lieu de le classer au rang de Zemmour, Naulleau, FOG… Il me semble qu'il ne joue pas dans la même cour. Il n'est pas journaliste et sa contribution est notamment d'animer une université gratuite chaque année. Qu'ont fait les autres ? Au surplus, il me semble qu'il fait des propositions, fait œuvre de vérité en ignorant les partis et en se passant d'« éléments de langage ». Quant à sa présence médiatique. N'est-ce pas la Rddm qui a mis en première page : Onfray, Zemmour, Finkieldraut, Houellebek… Devaient-ils refuser ??? Au risque de priver les lecteurs d'un apport intéressant. Et qui d'autre proposer ? Vous savez que je vous apprécie, mais là, je ne comprends pas. Je suppose, j'espère que je ne suis pas le seul… Bien à vous.

Le Lorgnon mélancolique | 26 septembre 2015
Très beau billet, très en verve, l'ouverture est magnifique de drôlerie dans la description des rodomontades des gesticulants de la « philosophie – spectacle » (à la liste vous auriez-pu ajouter le filosophe-plagiste Schiffter). On sent dans l'encre très corrosive de votre plume un peu de rancœur (fort légitime) à l'égard d'une certaine revue qui ne cesse de s'abaisser après que vous l'eûtes relevée…

Saint-Mars | 27 septembre 2015
... qu'il est réconfortant, une nouvelle fois, à vous lire lorsque d'un livre dont vraisemblablement pas grand monde parlera ou que peu lira, d'avoir envie de se précipiter chez le libraire... ce sont dans des moments comme cela que j'entends souvent en moi une phrase du Petit Prince de Saint-Exupéry : « ... et ça c'est pas important ça ?... » Merci... je prends mon vélo pour aller à la librairie... ! * je repense à votre flair pour ce petit livre Histoire de Daniel V. de Pierre Brunet... à lire aussi...

Michel Crépu | 29 septembre 2015
À monsieur Paul Jean : je n'ai plus d'activité à la Revue des Deux Mondes et suis donc incapable de vous dire pourquoi on trouve certaines têtes en converture. Le mieux, je crois, est de demander à la revue. Merci de votre attention, amicalement. PS. Quant à michel Onfray, c'est comme d'écouter un tromblon à la place d'un trombonne. Question d'oreille.

 
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