Montaigne à Calais

Le blog de Michel Crépu | Publié le : 12/11/2015

(in memoriam André Glucksmann)

On ne saura jamais ce qu’eût donné Glucksmann lecteur de Montaigne, confronté au drame des migrants de Calais, ces nouveaux boat people en plein cœur de l’espace Schengen. Cette question de la frontière, soudain, qui ne se posait pas au temps des khmers rouges, quand il ne s’agissait que de les fuir n’importe où. Mais l’extrême urgence glucksmannienne, à Calais, cela veut dire quoi au juste ? Quand on relit les pages de son dernier essai, Voltaire contr’attaque (Plon), on mesure à quel point la part autobiographique comptait dans sa démarche philosophique : le petit André tenant la main de sa mère, jeté sur les routes de l’Europe nazie ; la tendresse fraternelle à l’endroit des « roms » en souvenir de ces maudits jours. Les mauvais jours sont-ils de retour ? Admirable coincidence : André Glucksmann et Helmut Schmidt sont morts en même temps. Deux grandes figures de l’histoire européenne de l’après Seconde guerre mondiale : le philosophe et le politique, l’Europe comme enjeu crucial de civilisation. On s’excusera du peu, en matière de symbole.    

On n’imagine pas que l’auteur des Maîtres penseurs ait pu finasser sur ce point qui lui paraissait non négociable : la prééminence du plus démuni avant toute autre forme de considération. Il n’y avait pas, chez Gluksmann, de penchant trouble à l’« incorrect », ni non plus de penchant vertueux au « correct ». L’ « incorrect » n’est jamais, au fond, qu’une manière de jouer avec l’inavouable, autant dire l’antisémitisme. Jouer avec le border line sans s’y jeter la tête la première : très curieux phénomène d’après Shoah se donnant l’air de ne pas craindre l’irrévérence à l’endroit du plus moralement intouchable. Pour étancher quelle ténébreuse irritation ? Pour satisfaire quel ressentiment ? Glucksmann était « autobiographiquement » profondément étranger à ces petits jeux qui font aujourd’hui les délices des amateurs d’émotions fortes et se donnent pour pas cher le plaisir de « dire tout haut » ce que les autres, ces fameux autres, pensent tout bas. Ne parlons pas du « correct » son envers vertueux, tellement vertueux qu’il tombe de lui-même, faute de corps, de sens de la complexité. Peu dire que Gluksmann n’était pas non plus de ce bord. Derrière tout cela, il y avait une hantise, héritage des camps : se faire avoir au charme de la « bonne intention », pavé de l’enfer, comme l’on sait. On connaît le mot du cinéaste Lubitsch : les optimistes ont fini à Auschwitz, les pessimistes à New York. Mieux valait, pour Glucksmann, soutenir Bush en Irak plutôt que de se retrouver plus tard dans la peau d’un nouveau munichois. C’est ce qui s’appelle prendre un risque.

On peut trouver à ces dispositions philosophiques quelque chose d’un peu court. Le costume de la belle âme craque aux coutures. Il est comme les mains pures du kantien, pures à condition de n’être pas des mains : un beau costume à condition de ne pas le mettre. Reste pourtant, au-delà de la belle pose, que l’essentiel est là, dans ce geste inaugural de reconnaissance d’autrui avant mon intérêt propre. La crise actuelle en Europe, ce qu’on appelle dans un frisson « la montée des nationalismes » a gêné ce qu’il y avait de profondément, on allait dire de bibliquement, digne dans le geste d’accueil à priori des réfugiés. Les images venues d’Allemagne, lors de ces jours inoubliables pour quiconque a un peu de mémoire, où des villes entières ouvraient grandes leurs portes resteront comme la trace indélébile d’un renversement moral prodigieux. Rien ne pourra se faire, ultérieurement, quoiqu’il en soit de la difficulté, dans l’oubli de ce premier geste. C’est la générosité qui rend intelligent et la pingrerie qui rend bête. Le défi de l’accueil, de l’assimilation, de la conjugaison socialement harmonieuse sera relevé dans un esprit de générosité et non de repli paniqué. André Glucksmann en a porté la conviction jusque dans ses dernières pages. Pas d’Europe spirituelle politiquement viable, sans ce premier ancrage, comme un geste de confiance, un acte de foi. C’est ce qu’on peut appeler un testament.

Michel Crépu

 
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